Belgique, Trois Académiciennes, Un Cinéaste

M. Yourcenar/Déambulations européennes
Marguerite Yourcenar
andré-delvaux/3 académiciennes, 1 cinéaste
André Delvaux
suzanne lilar/3 académiciennes, 1 cinéaste
Suzanne Lilar

Notre déambulation dans le Quartier du Sablon

nous a conduits chez l’écrivaine Suzanne Lilar (1901-1992) qui reçut ses nombreux amis  de la littérature, de la politique et des arts. - Découvrez l'article sur Bruxelles dans Découvrez. 

L’année 1977 de son installation à Bruxelles coïncide avec la parution d’Une enfance gantoise, considérée par un critique  comme « une des grandes autobiographies européennes du siècle ». En effet, l’ouvrage qui propose les souvenirs d’une jeune femme issue de la moyenne bourgeoisie du début du XXè siècle est un témoignage vivant  et humoristique du milieu francophone de Gand, ville universitaire qui a vu passer les poètes Rodenbach, Maeterlinck et, Verhaeren.  Pur produit d’une éducation dans laquelle les cultures française et flamande influencèrent son œuvre, Suzanne Lilar se lança assez tard dans l’écriture par le biais de la dramaturgie.

Sa première pièce, Le Burlador  (Le manipulateur) en 1946, est une réinterprétation du mythe éternel de Don Juan d’un point de vue féminin, qui dit combien son auteur était en avance sur son temps. Deux autres pièces suivirent. Dans la foulée elle rédigea d’importants essais sur le théâtre belge en y faisant ressortir l’importance du génie flamand. Suivirent d’autres essais ainsi que des romans comme Le Couple, dont les thèmes, dira l’écrivain belge  Jean Tordeur  sont « la relation amoureuse, sociale et intellectuelle de l’homme et de la femme dans notre société à dominante chrétienne ». On pourrait ajouter « et machiste ». S’y associe la recherche récurrente de la beauté et de l’émotion amoureuses.

Dans, L’Androgyne ou l’homosexualité dans la Grèce antique, S. Lilar médite sur le rôle de la femme dans l’amour conjugal à travers les siècles. Dans la même veine elle rédige des essais critiques sur Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir en s’opposant à leurs théories,

ce qui fit grand bruit ! En 1960, elle touche un public averti avec son roman La Confession anonyme, chef d’œuvre de la littérature érotique  paru sans nom d’auteur, sorte d’aventure initiatique dans laquelle elle glisse une part de sacré car dit-elle, « l’amour est une tentative d’atteindre l’absolu ». Vingt ans après, le cinéaste André Delvaux porta le roman à l’écran sous le titre de Benvenuta, avec les charismatiques Fanny Ardant et Vittorio Gassman..

Fr.. Mallet-Joris/3 académiciennes, 1 cinéaste
Françoise
Mallet-Joris

Elue à l’Académie Royale de langue et de littérature françaises en 1956, elle vit son œuvre récompensée par le prix Europalia en 1980.

Suzanne Lilar fut la mère de Françoise Mallet-Joris (1930-2016) romancière franco-belge, biographe et parolière. Celle-ci fut membre de l’Académie Goncourt dès 1971 et fut aussi élue à l’Académie Royale en 1993, au fauteuil de … sa propre mère. La personnalité audacieuse de Suzanne Lilar ne pouvait que rencontrer celle exceptionnelle de Marguerite Yourcenar (1903-1987).qui lui rendait visite à chacun de ses passages à Bruxelles.

« Mes premières patries ont été les livres »*

Ecrivaine hors du commun, Marguerite Yourcenar nom de plume de Marguerite de Cleenewerck de Crayencour fut la première femme élue – 1980 - à l’Académie française, bastion âprement défendu par les hommes depuis sa création en 1634.

A la fin du XIXè siècle le duc d'Aumale n’avait-il pas déclaré « Les femmes ne sont pas éligibles, puisqu’on n’est citoyen français que lorsqu’on a satisfait à la conscription » ?!

Près d’un siècle plus tard, Marguerite répond avec dignité à cet homme qui en était dépourvu : « cette femme se réclamant de Madame de Staël, de George Sand et de Colette, s'inscrit dans une tradition littéraire,

Archives du Nord/3 académiciennes, 1 cinéaste
Archives du Nord - Le Labyrinthe du Monde

revendiquant par là son entrée au nom de la littérature pour sa qualité d'auteure plus que de femme »**. Et d’ajouter avec une ironie bien pesée : « elle s’est simplement conformée aux usages qui volontiers plaçaient la femme sur un piédestal, mais ne permettaient pas encore de lui avancer officiellement un fauteuil ». Pénétrée de culture et d’humanisme antiques, elle maniait la rhétorique mieux que bien des Quarante.

Alexis,Le coup de grâce/déambulations européennes‚
Alexis
Mémoires d'Hadrien/3 académiciennes, 1 cinéaste
Mémoires d'Hadrien

Née à Bruxelles en 1903, elle reçut une éducation libérale  et fut encouragée par son père - anticonformiste et grand voyageur - dans l’étude des langues et des littératures anciennes. Son œuvre fut polymorphe, car outre des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des poèmes, elle écrivit nombre d’essais et de critiques littéraires. Elle traduisit aussi Virginia Woolf et Henry James, et échangea une abondante correspondance. Son premier roman, courageux et pudique (on est en 1929), Alexis ou le Traité du vain combat est une longue lettre en forme de confession d’un homme auprès de sa femme, cherchant à sortir d’une situation fausse qui est l’échec de leur mariage.

Il prend celle-ci à témoin du vain combat qu’il a mené contre son penchant naturel, l’homosexualité. Marguerite y souligne avec beaucoup de sensibilité le refus du mensonge et de l’enfermement en une formule percutante : « le monde des réalités sensuelles est barré de prohibitions dont les plus dangereuses sont peut-être celles du langage.»  

En 1939, date à laquelle paraît Le coup de grâce, roman de la solidarité du destin de trois êtres dans le contexte de la montée du bolchevisme, adapté par Volker Schlöndorff en 1976, elle choisit de s’exiler. Elle quitte la France avec son amie américaine pour s’installer aux Etats-Unis ; elle y passera le reste de sa vie. C’est là qu’elle rédigera Mémoires d’Hadrien, superbe roman-méditation dans lequel elle révèle toutes ses qualités d’érudite, Peu après, elle terminera la rédaction de son autre roman admirable  L’oeuvre au noir qu’elle aura porté toute sa vie et auquel elle donnera un souffle puissant. C’est la « recherche de la vérité sur le mystère de la vie, dans un XVIè siècle humaniste tourmenté, bouillonnant,  par un aventurier de l’esprit  à la fois médecin, philosophe et alchimiste » poursuivi par l’Inquisition pour ses écrits et ses travaux trop en avance sur la science officielle.  Paru en 1968, l’ouvrage, qui est en même temps une évocation passionnante de la Renaissance européenne donna lieu à une adaptation au cinéma par André Delvaux,  dans laquelle Zénon ce héros si singulier est incarné par Gian-Maria Volonte qui y déploie sa présence peu commune, accompagné du magnifique Sami Frey.

Marguerite fut aussi élue à l’Académie Royale de langue et de littérature  françaises en 1970, soit dix ans avant l’Académie Française. Historienne dans l’âme et travailleuse infatigable, elle élabora dès 1974 un travail de mémoire familiale considérable Le Labyrinthe du Monde en s’appuyant sur des archives d’une grande complexité.  C’est une trilogie généalogique racontée comme un roman, dans laquelle elle s’interroge sur ses origines. Dans le deuxième volet Archives du Nord – l’épopée paternelle – elle relate comment son père issu de la Flandre française cousinait avec le grand Rubens par la seconde femme de celui-ci Hélène Fourment, qui lui servit fréquemment de modèle.

L’œuvre de Marguerite est une longue réflexion, liée à un « travail d’historien et à un regard de moraliste porté sur la destinée et le temps humain ». Ajoutons : une saine leçon d’exigence.

Les Magritte du cinéma/3 académiciennes et 1 cinéaste
Affiche des Magritte du Cinéma

André Delvaux fut leur metteur en images

Affiche de Benvenuta/3 académiciennes et 1 cinéaste
Affiche de Benvenuta
Affiche de l'Oeuvre au Noir/3 académiciennes, 1 cinéaste
Affiche de L'oeuvre au Noir

André Delvaux (1926-2002) fut la figure emblématique pendant vingt cinq ans du cinéma belge qu’il orienta vers la modernité,  Musicien et linguiste de formation, dont on a dit qu’il était un artiste complet et raffiné, il réalisa d’abord des courts-métrages sur l’art avant de tourner son premier long métrage en 1965 L’homme au crâne rasé dans lequel on commence à distinguer sa patte : où se situe la réalité, où se situe le rêve ?  En 1968, il réalise Un soir... un train  dans lequel le héros incarné par Yves Montand se retrouve ballotté entre onirisme et réalité. Illustrant ainsi ce qu’on nommera le « réalisme magique ». Rendez-vous à Bray est tourné en 1971 avec Mathieu Carrière et Anna Karina d’après une nouvelle de Julien Gracq. Un film tout en raffinement et en non-dits qu’un critique a qualifié de « pépite du cinéma » . Suit Belle en 1973, film foisonnant dans lequel le héros (et le spectateur) perdent pied, la frontière réel/rêve ayant disparu.  Femme entre chien et loup en 1979  traite du dilemme et de la prise de conscience d’une femme,  interprétée par Marie-Christine Barrault , dans la Flandre des années quarante. En 1980 Delvaux réalise un reportage original sur Woody Allen au travail. Les deux réalisateurs se découvrent les mêmes angoisses et les affres de la création ; un morceau d’anthologie.  On a vu plus haut que dans Benvenuta tourné en 1983 et tiré de l’oeuvre de Lilar, Delvaux met en scène les jeux subtils du passé et du présent, du réel et de l’imaginaire dans une atmosphère érotique.

Enfin L'Oeuvre au noir en 1988 décrit la deuxième partie du voyage initiatique de Zénon dont Delvaux a dit qu’il avait été « le premier homme européen ».

André Delvaux fut couvert de récompenses et eut à cœur de diriger les acteurs les plus brillants de leur génération. Il existe une Académie André Delvaux depuis 2010 qui décerne les Magritte du Cinéma.

Suzanne Lilar, Marguerite Yourcenar et André Delvaux furent trois amis aux personnalités raffinées, représentatives de la création littéraire et artistique belge du XXè siècle, passionnées par l’intériorité humaine. Elles n’ont eu de cesse d’innover et de mettre en avant leur liberté de pensée, habitées par le besoin de rompre les codes de la littérature et du cinéma de leur génération.

                                                                                                                                                                                

Delphine d’Alleur - 2018

*Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien

**Discours de réception à l’Académie française le 22 janvier 1981

Références

  • Espacefrançais.com

  • Jean-Yves Alt - culture-et-débats.overblog.com

  • Dirk Van de Voorde – Septentrion – 1993

  • Michèle Goslar – M.Yourcenar et S.Lilar : plus qu’une rencontre, une complicité – conférence de 2003

  • museeyourcenar.fr

  • Robert Paul - artsrtlettres.ning.com

  • Dictionnaire du cinéma – Larousse 2001 - Jean-Loup Passek

  • Adolphe Nysenhole - Cinergie.be

 

​Iconographie

  • Wikimedia commons  -  photo M. Yourcenar © CIDMY. -  photo S. Lilar © Ch. Leirens - www..cfwb.be

  • Photo d’André Delvaux avec l’aimable autorisation de Catherine Delvaux © Catherine Delvaux/La Nouvelle Imagerie

  • deAcademic.com

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