Grand salon du Normandie - Novecento pianiste à la charge meurtrière, déambulations européennes

Normandie, Projet d'aménagement du Grand Salon -  1935 -  Roger-Henri ExpertFonds Roger-Henri Expert (1882-1955) - Paquebot "Normandie" 1933-1934 (Bouwens van der Boijen, collaborateur) -  Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d'architecture du XXe siècle

"J'ai désarmé le malheur. J'ai désenfilé ma vie de mes désirs. Si tu pouvais remonter ma route, tu les y trouverais (...) ensorcelés, immobiles (...) jalonnant le parcours de cet étrange voyage que je n'ai jamais raconté à personne

sauf à toi."  Danny Boodmann  T.D. Lemon Novecento

NOVECENTO

Pianiste à la Charge Meurtrière

C'est extraordinaire tout ce que l'on peut trouver dans Novecento : pianiste*,  petit livre de 70 pages d'une richesse inouïe. Est-ce un court roman ? Un récit ? Une fable ? Un poème philosophique ? Une tragi-comédie ? Un conte ?   Un livret d’opéra ? Cela y ressemble. Pour moi, ce texte est une création littéraire non identifiée. L'auteur Alessandro Baricco écrit lui-même en exergue : "Je ne crois pas qu'il y ait un nom pour des textes de ce genre". Magnifique aveu ! Sans doute parce que son imagination ou, si l’on préfère, la transcription de ses fantasmes,  dépasse de beaucoup son inconscient comme pour nombre d'écrivains. Ce texte s'apparente à une création d'essence psychanalytique dans laquelle Baricco se livre et révèle son immense appétit de création et son tumulte intérieur. Ne l'a-t'il pas sous-titré un monologue ?  J'ajouterai : un monologue au souffle profond.

L'auteur qui étudia la philosophie et la musicologie ne peut absolument pas ignorer ce qu’est l’inconscient et le rôle immense -  mais caché -  qu’il joue dans la vie de chacun, Ainsi que le synthétise parfaitement le psychanalyste Patrick Joulain** : “La créativité de l’inconscient peut se comprendre comme cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain, (...), d’imagination créatrice de représentations, de fantasmes, de rêves (...) Cette capacité créative peut donner lieu, ou non, à (...) une œuvre artistique. Tout aussi étonnant est ce pouvoir de faire de ses fantasmes une réalité extérieure inscrite dans une œuvre et partageable avec d’autres.” *** De façon complémentaire, le philosophe Paul Ricoeur énonce: " La psychanalyse [est] un des moyens par lesquels [notre] culture cherche à se comprendre “.

C’est ce que je décèle chez Baricco - barocco ? c'est-à-dire étrange, extravagant - pour qui la musique, les réminiscences et les connaissances musicales, entre autres hantises, sont souvent présentes dans les écrits - il rythme d'ailleurs sa composition comme une composition musicale - là, c’est très caractéristique. La Musique est  marraine de Novecento (Neuf-cents), sa bonne fée. Mais pas seulement. La question de l’identité et de la singularité est aussi clairement posée. Bien des ouvrages de Baricco en sont des variations, comme dans sa pièce Smith and Wesson ou ses romans Mr Gwyn. et Soie. Chez lui, rien n’est exprimé gratuitement, aucun mot, ni réflexion n’est anodin. ce qui m'évoque la belle formule du psychanalyste André Green : “la sourde rumeur du mot”. Baricco en est un maître. Quant à Boris Cyrulnik, ne dit-il pas : "Le mot sert à voir, il éclaire le monde"  et "Les mots sculptent le cerveau " ?

Autre thème abordé, beaucoup plus prégnant en nous qu’on ne le pense :  celui  de  la  perception  d’intérieur/extérieur.    J'ai rédigé cet article pour transmettre ce que cette oeuvre protéïforme m’inspire, car sa construction et bien des situations, des allusions, des doubles-sens  et  des symboles, dans un langage poétique, facétieux et gentiment cru laissent méditatif.  Voici quelques sourdes rumeurs (des) mots.

Le double-berceau de Novecento - Nouveau-né de quelques jours, il apparaît un beau matin, comme Moïse sur son lit de roseaux, abandonné dans une boîte en carton posée sur l’immense piano de la Salle de Bal du paquebot Le Virginian. Le mot paquebot provient de packet-boat, composé de packet - autrefois les paquets de courrier - et de boat, bateau. L'habitude de prendre des passagers en plus fit que l'appellation est restée attachée aux navires de voyageurs, importants à partir du XIXè siècle sur les lignes transatlantiques. Ce berceau-paquet a transporté les citrons italiens T.D. Limoni dont l’accroche publicitaire fait l’éloge du “Roi des Citrons”. Par ailleurs, quand on sait que le piano a toujours été considéré comme le Roi des instruments, on constate que Novecento, tout (re)jeté qu'il est,  possède déjà deux parrains royaux et une marraine... muse et bonne fée  !... Mais pas de parents déclarés.

Quant au citron, il est de tous temps chargé de symboles : pour sa couleur or, sa forme, son arôme sucré et sa pulpe acide, que ce soit en amour, en sorcellerie ou en médecine. En peinture, le citron représente l’amertume de l’existence ; son écorce pelée en spirale figure son déroulement   En science druidique, l’élixir de citron clarifie la pensée, stimule le raisonnement analytique et renforce l’hypersensibilité. En infusion, il induit le désir... Baricco, originaire du pays du citron, ne peut ignorer tout cela ! En tout cas son inconscient, car l'inconscient sait.

White Star Line-Novecento pianiste à la charge meurtrière déambulations européennes

Affiche de la  compagnie White Star Line pour les RMS  Olympic et Titanic,    ©  rms-olympic.com - coll. privée

Le nom de l’enfant  -  Il est volontairement extravagant, l’auteur décrit à ce sujet une longue scène comique. Mais il ne nous précise pas que le nom du brave machiniste  Danny Boodmann qui a découvert le bébé, est un anagramme de Benny Goodman, l’immense clarinettiste et chef d’orchestre de jazz qui joua avec tout ce que le jazz à son époque glorieuse comportait de talents ; un énième “parrain” de Novecento ? Autre chose, bood est un mot d’argot anglais à connotation sexuelle ! Baricco est un espiègle. Beaucoup de ses écrits cachent une espièglerie enfantine désarmante.

A savoir aussi : en numérologie, le chiffre 9 dénote un "idéalisme profond et à toute épreuve (...) pas de demi-mesure.   Un être influencé par le chiffre 9 est très idéaliste, voire utopiste, Dans certaines situations, il pourrait même arriver qu'il se sacrifie." Avec une sensibilité à fleur de peau, il peut "être  blessé par la dure réalité du monde qui l'entoure." Quant au nombre 100, il symbolise "l'intégrité et la perfection" de même que "l’indépendance et la détermination, la capacité à se tenir debout" en outre, " 100 symbolise le leadership", or   "un leader emprunte généralement le chemin que les autres peuvent craindre".  On va voir que cela dépeint admirablement  Novecento et sa trajectoire.

Le navire lui-même... L’animateur des soirées de première classe  annonce au public qu’il est “la copie conforme en tous points du Titanic”, ce que les Anglais appellent un sister-ship. Froid dans l’assistance. En réalité, le Titanic en eut deux : L’Olympic et Le Gigantic - ce dernier nom jugé excessif à la suite du naufrage du Titanic, le nom de Gigantic est changé en Britannic. Le propos de l’animateur paraît cynique, cependant il décrit la réalité.

Détails burlesques : l’équipage est bancal et l’architecte a “oublié” d’y aménager des cuisines. Et pourtant, en dehors du fait que sur un paquebot il y a plusieurs milliers de personnes à nourrir trois fois par jour, “cuisiner c’est aussi offrir de sa culture, tisser des liens. explorer le goût et stimuler  la créativité”. La cuisine en tant que lieu évoque la générosité, l’intimité la chaleur et le bruit de la vie. Pareil pour la Salle à manger pleine de monde bruissant, gai et attentif à la bonne chère. Quel fantasme poursuit Baricco pour les ignorer ? La psychologue suisse Marie-Louise von Franz s’est intéressée à l’alchimie et aux contes de fées et nous dit que “le fourneau se révèle particulièrement intéressant, sur le plan symbolique, car il contient des cendres....” *****  En outre, la cuisine, envers du décor, signifie odeurs et déchets, autant dire qu'elle a un côté prosaïque à bannir de cette ambiance raffinée ! Novecento est-il un pur esprit dans l'imaginaire de Baricco ?

... et son nom - Ce nom de Virginian évoque bien sûr la virginité - celle du pianiste dont, selon toute vraisemblance, seule la musique - anticonformiste, singulière et inouïe (jamais entendue) - est l'unique moteur.. En outre, sa famille adoptive n'est composée que d'hommes frustes, les passagers de 1ère classe ne sont que "des connards." dit-il et ceux de 3è classe parmi lesquels, d'ailleurs, il se sent bien, des familles de braves émigrants sans le sou. Et puis, nulle part l'auteur n'évoque le moindre flirt, un soupçon de sensualité seulement quand le jeune homme fait allusion aux " cheveux parfumés des femmes".

Par conséquent, d'’emblée, Baricco installe une ambiance loufoque, hors du temps, dans un  milieu étrange en trompe-l'oeil, symbole lui-même de la polyvalence de notre vie.  

L’autre  venue  au monde de Novecento - Une nuit, on découvre l’enfant assis devant le piano de la Salle de Bal en train de jouer avec brio un morceau imaginaire. Il a déjà huit ans. Après l’excentricité, l’auteur nous entraîne vers le merveilleux : Novecento a la science infuse de la musique et de la technique pianistiques, Baricco lui a évité la torture et la trivialité de l’apprentissage ! Qui n’a pas rêvé - simple mélomane - de jouer d’un instrument sans s’être coltiné le travail ingrat du solfège et des exercices ? L’auteur a-t-il illustré ce fantasme en faisant de l'enfant un génie, un extraterrestre du piano, lui-même ayant obtenu un diplôme de piano au Conservatoire de Turin " je voulais faire le musicien", disait-il, mais s’étant finalement tourné vers la musicologie, la critique musicale et l'écriture, comme cela arrive souvent,  abandonnant la vaine et dure "compétition" entre  interprètes,  dont on n'attend pas

Novecento pianiste à la charge meurtrière - déambulations européennes

Editions Gallimard - coll. Folio - 2018 - trad. Françoise Brun

faire de son héros un être exceptionnel, totalement hors normes, loin  du  formatage  du musicien psycho-rigide courant les concerts et les cachets, empêtré dans les compromis.  Novecento ne dira-t-il pas plus tard à Tim, son interlocuteur, "Imagine maintenant : un piano. Les touches ont un début et les touches ont une fin. Toi tu sais qu'il y en a 88 (...) Elles sont pas infinies, elles. Mais toi tu es infini et sur ces touches, la musique que tu peux jouer, elle est infinie. (...) Toi tu es infini. Voilà ce qui me plaît". (On pourrait gloser longtemps sur le rapport création / notion d'infini !)  Baricco nous balade au  pays  du surnaturel, celui de la musique que personne n’a encore jamais perçue et qui ne cesse de se réinventer, au coeur du domaine de l'improvisation géniale, réservé aux êtres d’exception. Au point d’inventer des notes et de se voir supplier par le chef d’orchestre :  “Novecento, s’il te plaît, que les notes normales, d’accord ?” ! Novecento est habité par une rage des sons, voué corps et âme à un art qui nous dépasse, une nécessité inconsciente de création au-dessus de celle du vulgum pecus.  Cette oeuvre est une ode à la créativité qui donne le pouvoir de se sentir  infini, sans entraves, et de transcender l'impossible, de plus écrite avec une grande musicalité des phrases.

Qu’est-ce que la normalité en musique et en art en général ? Et pour Novecento ? Lui-même en dehors de toute “normalité” ,  surhomme fragile, imprévisible et  sauvage ? Doté d'une mémoire prodigieuse - comme Mozart qui à 14 ans transcrivit le Miserere d’Allegri après une seule écoute - et d'une fantaisie débridée, innocente et révolutionnaire qui lui confère une aura d’étrangeté, d'envoûtement et donc de pouvoir sur ses auditeurs. Baricco a mis (sa) barre très haut..

 de  création.  Baricco   va

Glenn Gould-Novecento pianiste à la charge meurtrière déambulations européennes

Glenn Gould en 1955 - pianiste canadien. Brillant concertiste, il se retire brutalement de la vie publique, préférant les studios d’enregistrement aux salles de concert. Il consacre dès lors sa vie à l’écriture, à la production d’émissions de radio et télévisuelles et à la composition. - Archives France Culture

Son collègue et seul ami, le trompettiste Tim Tooney témoigne de la virtuosité "bizarre" du pianiste : “Lui, il jouait… quelque chose qui n’existait pas avant que lui ne se mette à le jouer, ok ? Quelque chose qui n’existait nulle part. Et quand il quittait son piano, ça n’existait plus…” Dans son mémoire Musicalité et Ecriture dans Novecento pianiste et Châteaux de la Colère d’A. Baricco”, la chercheuse Maryse Dallaire rapproche  sa personnalité  de celle du grand pianiste Glenn Gould. Le premier n’a d’amour QUE pour la musique, le second n’avait apparemment pas de vie intime et était du genre mono-maniaque, par exemple, il faisait transporter sa propre chaise d’un concert à l’autre ! Son repère ? Les auditeurs de l’un comme de l’autre “ne savaient pas s’ils devaient voir en (eux) une certaine folie ou du génie”. En tout cas une ignorance totale des conventions artistiques et sociales pour l’un et un net refus pour l’autre ; “leur idée du spectacle musical diffère de celle de l’éternel recommencement”. Baricco était-il fasciné par Glenn Gould au point de craindre inconsciemment de ne pas l'égaler?

L’ identité de Novecento - la revanche d’un rejeté - C’est ainsi qu’il devient doublement légendaire, au sens premier du terme : fabuleux ; et au sens second : célèbre, (or, l'étymologie est: “ce dont on parle”).  Il est fabuleux en tant que musicien, étourdissant,  carrément dans une quatrième dimension inquiétante. Et il acquiert une certaine notoriété. D’autant plus qu’il n’existe pas au regard de la loi - orphelin sans ascendance, jamais déclaré et jamais descendu à terre - et qu’il vit depuis toujours, hors des normes classiques et vulgaires, choyé par des hommes . Pourtant si délicat, c'est un personnage dont le poing fait exploser la fiction sans qu'on puisse réagir. L 'identité personnelle, selon la philosophe A.-M. Drouin-Hans, “c’est la conscience que l'on a de soi-même, ainsi que, par la reconnaissance des autres, de ce que l'on est, de son moi.(...) Elle permet à l'individu de percevoir ce qu'il a d'unique (...) qui fait qu’il est différent des autres. Or l’identité est aussi ce qui rassemble des éléments qui se ressemblent et forment alors un collectif. Différence et ressemblance prennent sens l’une par rapport à l’autre, en s’opposant et en s’interpénétrant.”******* Là est sa force : personnage de chair ou de pure fiction ? C'est le  vrai talent de  Baricco de nous promener sur la ligne de crête entre le vrai, le vraisemblable, l'irréel et le magique, et cela est plus que déstabilisant.

Il y a comme une recherche de gémellité de l’auteur avec un pianiste trop “immense” pour exister mais aussi trop insolent (dont l’étymologie est : inaccoutumé), excessif et indépendant jusqu’à ...un certain point puisqu’il dépend totalement de son havre de paix : carton-paquebot-piano, refusant le contact avec la terre des hommes, mais aussi l'idée même de famille : car là est le danger, concept difficile à appréhender pour le commun des mortels. En dépit de tout ce qu’il entend sur cet “emprisonnement” volontaire et le fait que les milliers de passagers “lui volent son âme” lui fait-on remarquer. De cela, il s'en fout. Il n'est pas dépossédé. Il est Novecento, car il suit son chemin, à son rythme secret et piano.. Il est libre, ignorant le "poids" des parents et d'une autorité.

Lors du duel entre Novecento et Jelly Roll Morton, le fameux pianiste de La Nouvelle Orléans - bien réel lui, dont le surnom a aussi une connotation sexuelle - qui revendiquait l’invention du jazz********, la bataille est mémorable et l’identité de Novecento indéniablement mise au jour. Morton était vaniteux et profondément détesté, mais très respecté car sa culture musicale, ses interprétations, sa mémoire prodigieuse impressionnaient tous les musiciens qui le côtoyaient, d’autant qu’à  chacun d’eux "il laissait libre cours à presque toutes leurs fantaisies, dégageant l'individu de la masse." Immense qualité humaine et professionnelle. Cela m'évoque cette scène splendide d'émotion et de finesse, le dernier soir, du duo improvisé Novecento-Tim : "je jouais bien, avec Novecento derrière moi qui me suivait partout"..."à nous dire toutes les choses qu'on peut jamais se dire avec les mots".  Encore les mots !

Novecento pianiste à la charge meurtrière- déambulations européennes

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Instant somptueux. On peut se demander d'ailleurs si Baricco ne s'est pas inspiré du trompettiste Bunny Berigan (1908-1942) qui joua notamment dans les orchestres de Glen Miller et de Benny Goodman. Son public l'adorait et il fut élu Trompettiste de l'Année en 1939. On l'écouterait  volontiers en duo avec Novecento !...

Baricco, dans son oeuvre syncrétique, est très attaché aux personnages à l’identité en apparence peu marquée qui va se “désincarcérer” progressivement, comme dans la tragi-comédie Smith and Wesson******** où les protagonistes veulent “échapper à leur vie, aller au-delà d’eux-mêmes, prêts à tous les risques pour se sentir vraiment vivants (...) enfermés (qu’ils sont) dans le tonneau maléfique de leurs peurs.” Pareil dans le beau roman Soie. Il joue beaucoup avec cette notion de normalité qui est finalement pour nous si floue qu'elle a perdu tout sens. Qu’est-ce que la normalité pour Novecento? Attend-on de la normalité d'un virtuose ? Qu’est ce que ce garçon sans "éducation de base" , tout en pureté, plus qu'hypersensible, homme-enfant, peut comprendre à ce mot, lui viscéralement accroché à son abri précaire et mouvant ? Pourvu d' une force  capable d'activer "une charge d'accords meurtriers" qui cloue tout le monde sur place ?

JR Morton-Novecento pianiste à la charge meurtrière, déambulations européennes

Jelly Roll Morton - The Piano Rolls Partition - Transcriptions réalisées en 1999 par Artis Transcriptions Piano - Edit. Hal Leonard Publishing Corp.

Intérieur-Extérieur - l’Océan - Novecento a-t-il besoin du monde extérieur au "foyer" qu’il a toujours connu ? Pour nous “terrestres” oui. Or, n’est-il pas un monde à lui seul que ses amis de l’équipage et de l’orchestre regardent comme un être cosmique qui les  submerge, bourré de génie musical, voire "humanoïde", sans l'appui d'aucune partition “c’étaient des sons de l’autre monde” ”Lui, ce qu’il savait lire, c’était les gens” ? Et cela lui suffisait car c’est ainsi qu’il créait, voyageait mémorisait et recréait son univers intime,  imperceptible pour nous, mais étourdissant.

Baricco pose, aussi, dans  ce  magnifique récit, la question de l’opposition intérieur/extérieur, fondamentale  en psychanalyse. L’Association de Psychanalyse Symbolique évoque dans un de ses articles “la difficulté de naître, de sortir effectivement de la fusion incestueuse primordiale de l’individu avec l’origine matricielle, fusion qui (l’)amène à se laisser inconsciemment identifier à tous les modèles transgénérationnels qui passent à travers la mère et à tous les ordres établis de la famille et de la culture”. Je me garderai bien de donner un cours de psychanalyse, mais, il est sûr que Novecento n’a pas eu cette possibilité de s’identifier aux modèles transgénérationnels et aux ordres établis  et cela malmène  la perception qu’on a de lui.  En souffre-t-il ?  N'est-ce pas l'auteur qui souffre ?

Baricco pourrait dire comme un autre célèbre écrivain : "Novecento, c'est moi" ! Je le crois.

Pourtant, Novecento n'est qu'un super-héros de conte fantastique. Par conséquent les incitations de ses amis à “descendre” du navire, avec leur propre bon sens, restent lettre morte, inutiles.  Pour Novecento, ce qui est extérieur - au navire - est de caractère chimérique, irréalisable.  Ce qui lui importe, c'est le couple  Océan (masculin)-Mer (féminin), idem en Italien. “Et ce qui lui plaisait, c’était le milieu de la mer” (loin de tout accès terrestre) raconte le trompettiste. "T’es celui qui peut pas jouer sans l’Océan sous les fesses, c’est ça ?” ironise Jelly Roll Morton. C'est exactement ça ! Novecento est l'enfant de l'eau, du liquide amniotique. Pour Baricco, la mer joue un rôle inestimable et il l'humanise. Dans Océan mer, ballade onirique, mélange d'aventures, de méditation et de lyrisme fulgurant, l'auteur parle du "ventre de la mer" ainsi que d'un peintre qui cherche à "faire le portrait de la mer" et n'utilise que l'eau de mer.  Baricco qui aime naviguer n'affirme-t'il pas  :  "La mer est sans route, la mer est sans explication " ?

Buny Berigan-Novecento pianiste à la charge meurtrière

Le trompettiste Bunny Berigan en 1939

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Benny-Goodman-Novecento pianiste à la charge meurtrière, déambulations européennes

Benny Goodman et trois de ses musiciens, années 1940 -  ph jacob burns center

“Polymorphe, l’Océan est à la fois destructeur, sauvage, envoûtant et inébranlable. ​​symbole de la destinée humaine : un précieux mélange de vie et de mort  (...) un mouvement continuel de la vie et de la mort, de l’infini et de l’inconnu, du réconfort et de la crainte.“ écrit la chercheuse Megan Deslongchamps. On y voit l’image du Père et, dans la Mer, l’image maternelle. Après un essai infructueux de franchissement de la passerelle -  trait d'union avec l'extérieur (la rive), impossible à franchir, mais aussi  "progression intérieure********** qui permet la rencontre de lui-même" Novecento a décidé : l'Océan et la Mer resteront son refuge. Ils deviendront son monument . “Tu ne dois pas t’imaginer que je suis malheureux : je ne le serai plus jamais” confie-t-il à Tim, - mais a-t'il connu le "malheur" ou même le "bonheur" - et Tim de conclure “Je sais (...) qu’il allait s’asseoir devant les touches blanches et noires de sa vie et commencer à jouer une musique absurde et géniale…”  Novecento est et restera l'enfant du packet-boat car c'est la mer qui coule dans ses veines.

Les dernières lignes - que je ne dévoilerai pas - de ce texte puissant, constituent  un chant du cygne poignant, sous la forme d'un poème en prose, immense par son humanisme et son universalité, donc son intemporalité.

On ne sort pas indemne de la lecture de Novecento : pianiste.   

Delphine d'Alleur - 2021

Notes 

* Edit. Fayard, coll. Mille et une nuits - 1997, pour la traduction française  et la postface de Françoise Brun, coll.  folio bilingue chez Gallimard   en 2006  - Alessandro Baricco né le 25 janvier 1958 à Turin, il a écrit pas moins de quatorze romans et sept essais traduits dans une quarantaine de langues.

** Créativité, création, processus créateur de  Patrick Joulain -   Dans Cahiers jungiens de psychanalyse - 2012 n° 135 

*** De même, l’écrivain et poète contemporain Charles Juliet parle de "contrainte d’écrire”, d’agir sur lui et de se transformer : « Écrire, c’était m’élucider, creuser dans ma mémoire, dans mon inconscient ”.                          

**** D’André Green également :  “Le poète est le praticien, le savant et l'officiant du divin et du démoniaque (...) Il appelle, fait venir et ressurgir les ombres et leur mémoire. Il interroge, apostrophe, interpelle, en donnant l'existence – grâce à la parole – à des inexistants. Il réveille. Il représente.” 

***** Les cendres représenteraient “le substrat irréductible et indissoluble des éléments physiques et psychiques que tout homme possède de naissance et à partir desquels s’accomplit son individuation.”

****** Mr Gwyn  - Edit. Gallimard , Collection Du Monde Entier, 2014 - Superbe récit baroque et brillant sur la quête d’identité.

******* Identité - Anne-Marie Drouin-Hans - Dans Le Télémaque 2006/1   

******** 1885-1941, pianiste de jazz, chanteur et compositeur américain ; considéré comme le “créateur du stomp (danse au pas lourd et rythmé) et du swing ” et “ le plus grand auteur de morceaux hot au monde “ 

********* Edit. Gallimard - coll. du Monde Entier - 2018

********** "L’autre rive,(...) préfigure un aspect caché de la personnalité. Nous pouvons ainsi accéder à cet opposé qui est en chacun de nous, à la rencontre de notre nature profonde. La passerelle peut alors représenter la connexion entre le féminin et le masculin. Pour chacun de nous, il est important de découvrir cette dimension complémentaire. La rencontre et la connaissance de l’opposé permettent  l'épanouissement" .   www.psychologies.com/Therapies/Psychanalyse/Dictionnaire-des-reves

Références sites

Normandie Salon de musique-Novecento pianiste à la charge meurtrière, déambulations européennes

Normandie, Projet d'aménagement du Salon  de Musique -  1935 -  Roger-Henri ExpertFonds Roger-Henri Expert (1882-1955) - Paquebot "Normandie" 1933-1934 (Bouwens van der Boijen, collaborateur) -  Cité de l’architecture et du patrimoine

Normandie affiche-Novecento pianiste à la charge meurtrière, déambulations européennes

Affiche de la Compagnie Générale Transatlantique pour le voyage inaugural du paquebot Normandie le 29 mai 1935

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