Qu'est-ce qu' Un Homme, Kipling ?

 “Yours is the Earth and everything that's in it,
And - which is more - you'll be a Man, my son !”

Rudyard Kipling/Déambulations européennes
Rudyard Kipling
Jack John Kipling/Déambulations européennes
Jack John Kipling, son fils

Vous venez de lire les deux derniers vers du célèbre poème de Rudyard Kipling, If, connu en Français sous le titre de Tu seras un Homme mon fils,  paru en 1910 dans le recueil pour enfants, Rewards and Fairies. If participe de l’esprit anglais depuis plus d’un siècle, puisqu’il est appris - encore de nos jours -  par des milliers de petits Anglais et d’anglophones dès qu’ils savent lire.

Il a cela de particulier qu’il possède deux niveaux d’interprétation pour nous qui vivons dans les années 2000. Certains lecteurs le prennent à la lettre, en parlant « d’éthique, de respect de soi et des autres, d’attachement à ses convictions », d’autres  en perçoivent l’esprit, en parlant  « d’exhortation au contrôle de soi et au stoïcisme ». Un tel discours est-il rassurant et « moteur » ou, à l’inverse, décourageant car d’une exigence vertigineuse, voire insurmontable ? That is the question ! Sa chute nous révèle-t-elle : tu trouveras la clé ou tu peux toujours rêver !  Bien malin qui y répondra, car l'objet de ce poème d’une grande puissance par son lyrisme et son côté novateur possède un pouvoir de séduction tel que certains l’ont qualifié de vénéneux. Finalement, n’est-il pas simplement dépassé ?

Si l’on s’intéresse à la biographie de Rudyard Kipling (Bombay 1865 – Londres 1936) on voit bien qu’il était un pur produit de l’ère victorienne, un psychorigide qui respectait à la lettre les règles de comportement en vigueur : morale, apparence, dignité, convenances, pas d’écart permis. Ces règles qui ont poussé son fils John de dix-sept ans à aller vers une mort certaine - en septembre 1915 en France – pendant la Première Guerre mondiale, car, même s’il était intimement désireux de participer au combat, il n’était pas question pour sa famille qu’il ne soit pas enrôlé alors que les fils de leurs amis l’étaient tous, et malgré la très forte myopie dont celui-ci était atteint. Le jeune lieutenant fut porté disparu ; le chagrin de Kipling fut immense, il écrivit le très beau  My Boy Jack, écoutez cet extrait par l'acteur britannique David Haig. Jusqu'à sa mort en 1936, il fit procéder à des fouilles dans la région pour retrouver les preuves de sa mort ou sa dépouille. Celle-ci ne fut identifiée qu’en …1991.

Le livre de la jungle/Déamblations européennes
Première édition  reliée du Livre de la Jungle

Ma première rencontre avec Rudyard Kipling * eut lieu avec Le chat qui s’en va tout seul, dans Histoires comme ça pour les petits, mais aussi avec un épisode du Livre de la Jungle (1894)** qui émerveilla l’enfant de six ans que j’étais, et dans lequel sont relatés les exploits de la jeune et courageuse mangouste Rikki-Tikki-Tavi.  Souvenez-vous  qu’elle  affronte un couple de cobras dérangés dans leur tranquillité et qui

menacent une famille anglaise nouvellement installée dans son bungalow. Par sa ruse et son immense bravoure, elle en triomphera. On a déjà là l’archétype de l’enseignement à un enfant de la victoire du bon sur le méchant.

If va largement développer cet embryon d’enseignement.

David Haig et Daniel Radcliffe/Déambulatins européennes dans le film My Boy Jack.jpeg

David Haig et Daniel Radcliffe dans le film My Boy Jack  de Brian Kirk

Mon propos ici n’est pas de me lancer dans une exégèse du poème ; bien des intellectuels l’ont faite depuis un siècle. Non, ce qui pique ma curiosité ce sont les sources d’inspiration de l’auteur et les réponses qu'on peut lui opposer, cent-dix ans après sa parution. En voici d’abord le texte d'origine :

Texte originel en octains

Transcription en quatrains par

André Maurois

IF you can keep your head when all about you 
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;

If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:

If you can dream - and not make dreams your master;
If you can think - and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;

If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build 'em up with worn-out tools: 

If you can make one heap of all your winnings 
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;

If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: 'Hold on!'

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings - nor lose the common touch,
if neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;

If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds' worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that's in it,
And - which is more - you'll be a Man, my son!

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 
Sans un geste et sans un soupir  

Si tu peux être amant sans être fou d’amour, 
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, 
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, 
Pourtant lutter et te défendre  

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles 
Travesties par des gueux pour exciter des sots, 
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles 
Sans mentir toi-même d’un mot  

Si tu peux rester digne en étant populaire, 
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, 

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, 
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi  

Si tu sais méditer, observer et connaitre, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maitre, 
Penser sans n’être qu’un penseur  

Si tu peux être dur sans jamais être en rage, 
Si tu peux être brave et jamais imprudent, 
Si tu sais être bon, si tu sais être sage, 
Sans être moral ni pédant  

 

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, 
Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
Quand tous les autres les perdront 

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire    Seront à tout jamais tes esclaves soumis, 
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire 
Tu seras un Homme, mon fils !

André Maurois/Déambulations européennes
André Maurois par Philip de László -  1934
1ère édition de If/Déambulations européennes
Première édition  reliée du poème seul

L’adaptation française, en alexandrins mais avec la chute du quatrain en octosyllabe qui lui donne une grande force, fut établie par l’écrivain André Maurois – terme qu’il utilisa lui-même et non traduction. Elle figure dans son roman « Les Silences du Colonel Bramble » (1918) ; il était très soucieux de rester fidèle à l'esprit plutôt qu’à la lettre.***

L.Jameson/Déambulations européennes
Leander S. Jameson

Dans son autobiographie, “Something of Myself », parue en 1937, Kipling a écrit s’être inspiré de la personnalité et la force de caractère du médecin puis homme d’affaires puis politicien Leander Starr Jameson qu’il connut bien et qui fut l’ami et le collaborateur du très ambitieux Cecil Rhodes, homme d’affaires, propriétaire de mines de diamant, fondateur de la De Beers et de la Rhodésie et …grand prédateur. Jameson mena en 1895 un raid punitif désastreux dans la deuxième guerre contre les Boers en Afrique du Sud et passa pour un héros aux yeux de Kipling grâce à son « stoïcisme » ; celui-ci consistant « à prendre conscience que si vous ne pouvez pas toujours empêcher les désagréments ou les catastrophes d’advenir, vous pouvez essayer de les gérer d’une manière satisfaisante. » Certes …

Pour ma part, je trouve plus bouleversante, l’attitude du poète, écrivain et journaliste William Henley qui écrivit en 1875, de son lit d’hôpital le poignant et devenu très populaire poème Invictus. Ce titre latin signifie « Invaincu ». Il disait lui-même qu'il avait écrit ce poème comme une démonstration de sa résistance à la douleur physique et la détresse morale après son amputation du pied. Ce poème déplut aux instances religieuses, car le maître du destin est Dieu…                 

Le voici en Français :

Dans les ténèbres qui m’enserrent
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce à Dieu quel qu’il soit,
Pour mon âme invincible.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Sous les coups du hasard,
Ma tête saigne mais reste droite.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et bien que les années menacent,

Je suis et je resterai sans peur.
            
Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme

William Henley/Déambulations européennes
William Ernest Henley

Bien sûr Kipling ne pouvait l’ignorer.

Cent-dix ans après la parution du texte de Kipling, je m’offre le plaisir de citer d’autres « Si » nettement moins pesants et si modernes, extraits du discours prononcé avec une conviction émouvante par J.K. Rowling**** en 2008 à Harvard. Je le conçois comme une réponse féminine, énergique et optimiste à Kipling, deux guerres mondiales plus tard : 

«…  On peut aussi dire que l’imagination est l’aptitude la plus transformatrice et révélatrice, le pouvoir qui nous permet de comprendre ce que ressentent des humains dont nous n’avons jamais partagé les expériences.

Si vous choisissez d’utiliser votre statut et votre influence pour lever la voix au nom de ceux qui n’en ont pas ; 

Si vous choisissez de vous identifier non pas aux puissants, mais aux impuissants ;

Si vous conservez l’aptitude de vous imaginer dans la vie de ceux qui n’ont pas vos avantages,

JK.Rowlings/Déambulations européennes
J.K. Rowling

Alors ce ne seront pas seulement vos familles, fières de vous, qui célébreront votre existence, mais des milliers et des millions de personnes dont vous avez aidé à améliorer la réalité. Nous n’avons pas besoin de magie pour changer le monde, nous avons déjà tout le pouvoir nécessaire en nous. Nous avons le pouvoir d’imaginer un monde meilleur. »

Stéphane Hessel/Déambulatons européennes
Stéphane Hessel

Egalement en réponse à l’exhortation de Kipling, je veux évoquer ce cher Stéphane Hessel (1917-2013), humaniste et européen convaincu, qui « croisa les grandes fractures d’un siècle qu’il aura épousé tout entier »******. Il disait de lui-même : « Je me suis toujours situé du côté des dissidents ». A 93 ans, ce résistant rescapé des camps de Buchenwald et de Dora, rédigea un tout petit livre de vingt-deux pages : INDIGNEZ-VOUS ! dont le succès fut retentissant. Pour Hessel, le motif de la résistance, c’est l’indignation. « Une des composantes essentielles qui fait l’humain : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. ». Nulle trace d’indignation ou de dissidence dans le poème de Kipling !  L’indignation constitue un mouvement ; le stoïcisme, un immobilisme. Hessel clôt son court message par ces mots percutants : « A ceux et celles qui feront le XXIè siècle, nous disons avec notre affection : Créer c’est résister. Résister c’est créer ! »

Indignez-vous/Déambulations européennes
Indignez vous !
Traduit en 34 langues
Indigène
Editions - 2010
Delphine d'Alleur-2020

* Prix Nobel de Littérature en 1907, premier lauréat anglophone                                                          

** Classé au Patrimoine de la Littérature Universelle – UNESCO – en 1973

*** Si vous voulez vous amuser intelligemment, je vous recommande la lecture du blog pertinent de Paul Jorion sur www.pauljorion.com/blog/2019/02/16/quinzaines-les-deux-manières-detre-un-homme-pour-un-fils-le-1-er-fevrier-2019/

**** Créatrice de la saga Harry Potter et de romans policiers sous le nom de Robert Galbraith

***** Libération – février 2013

Références