Variations Poétiques sur la Mort de l'Ami

Gilbert-Bécaud - Méditez - Déambulations européennes

Gilbert Bécaud lors d'un récital en octobre 1993 

W. Shakespeare-Méditez-Déambulations européennes

Interprétation du XIXè siècle d'un portrait de William Shakespeare

"Et ton pesant silence est un mal si cruel

Que j'entends ta présence parfois au fond du ciel "    

Louis Amade 

Apparemment il n’y a aucun rapport entre Gilbert Bécaud (1927-2001) et William Shakespeare (1564-1616). Et pourtant si ; leur dénominateur commun est une forme poétique intemporelle et universelle, l'élégie. Définition : poème lyrique exprimant une plainte, un chagrin, des sentiments mélancoliques, conséquences d'un amour contrarié, d’une séparation, de la nostalgie du passé, de  la mort. Ce que les Britanniques nomment lament ; je l'évoque dans Vagabondages d’une Rose Irlandaise .

Il y a quelque temps, une chanson qui eut un immense succès au milieu des années cinquante, s'est soudain mise à tourner dans ma tête, peut-être parce qu'elle appartient à ma petite enfance et qu'inconsciemment elle resurgit. Il s’agit de C’était mon copain, c’était mon ami. A l’époque, je n’en comprenais pas le texte mais je saisissais  sa  profonde tristesse. Bien des années après, alors qu’elle semblait oubliée de tous, je me rendais à mon bureau lorsqu’une vieille mendiante  est montée dans le wagon en fredonnant cette chanson ou, si l’on préfère, cette élégie.  Il se produisit en moi un télescopage d’émotions entre la vue de cette pauvre femme contrainte à mendier au soir de sa vie,  chantant ce vieux succès et le souvenir lointain que ces paroles et cette mélodie enfuies suscitaient en moi. Une bribe de passé collectif refaisait surface sans crier gare. Comme cela peut arriver à tant de gens.

“Seule la poésie − l'élégie − peut, par la magie du verbe, purifier le lamento du corps”*  

En voici le texte que vous pouvez lire en écoutant une des premières interprétations de Gilbert Bécaud ici et apprécier toute la magie purificatrice du verbe. Gilbert Bécaud a été le compositeur de la mélodie et son interprète, mais qui fut Louis Amade son auteur ? Catalan, né en 1915 d’un père professeur de Lettres à Montpellier, qui écrit des poèmes en langue catalane, Louis grandit dans un milieu familial littéraire et artistique. Très tôt, il démontre des qualités d’écriture et d’éloquence, ce qui ne l’empêche pas de faire des études de droit, de lettres et de médecine. Or il se tourne vers l’administration préfectorale… Et tout en poursuivant une carrière de préfet hors cadre, il écrit des romans, des chansons et des recueils de poèmes pour lesquels il recevra plusieurs prix. Il se partagera toute sa vie entre ses fonctions officielles et l’écriture.

J'avais un seul ami, Et on me l'a tué

Il était plus que lui, Il était un peu moi

Je crois qu'en le tuant On m'a aussi tué

Et je pleure la nuit Mais on ne le sait pas

C'était mon copain, C'était mon ami

Pauvre vieux copain De mon humble pays

Je revois son visage Au regard généreux

Nous avions le même âge Et nous étions heureux

Ami, mon pauvre ami, Reverrai-je jamais

Ton sourire gentil Parmi l'immensité ?

C'était mon copain, C'était mon ami

J'écoute la ballade De la Mort, de la Vie

Le vent de la frontière Veut consoler mes pleurs

Mais l'eau de la rivière A d'étranges couleurs

Cependant dans les bois Un mystérieux concert

M'a dit qu'il faut garder L'espoir à tout jamais

Car ceux qui ont bâti Ensemble un univers

Se retrouveront tous Puisqu'ils l'ont mérité

O mon vieux camarade, Mon copain, mon ami

Parmi les terres froides Je te parle la nuit

Et ton pesant silence Est un mal si cruel

Que j'entends ta présence Parfois au fond du ciel

Louis Amade et Gilbert Bécaud-Méditez-Déambulations européennes

Gilbert Bécaud et Louis Amade dans les années 70  

ph. gilbertbecaud-officiel.fr

C’est ainsi qu’il devient l’un des paroliers d’Edith Piaf, mais c’est pour sa fructueuse collaboration avec Gilbert Bécaud - phénomène musical du milieu des années 50 - qu’il rencontre la gloire. Voici ce que ce “préfet-poète” écrit au dos de la pochette de leur premier microsillon" Troubadour d’un moderne Moyen Âge, Gilbert Bécaud apporte à la chanson française, au travers d’une personnalité étonnante (...) l’angoisse douloureuse et l’enthousiasme exacerbé à la fois d’une jeunesse sportive qui va torse nu au soleil … Son chant s’élève contrasté : c’est un appel, un cri de joie, une plainte discrète”, dont il saura tirer parti pendant quarante ans.

Ce “formidable jeune pianiste électrique” débuta après la Guerre dans des night-clubs de Paris ce qui lui permit de faire des rencontres déterminantes ; il perça ainsi dans le domaine de la chanson. En 1954 Louis Amade rédige d’un jet un texte simple, sans effets narcissiques, C’était mon copain, c’était mon ami, dédié à l'ami très cher tué dans un combat, perdu d'avance, celui du colonialisme. Sur ces mots, Bécaud pose une mélodie rythmée  comme  une  marche funèbre, douce malgré la dureté du contexte, composant ainsi un ensemble harmonieux pathétique. Porteuse d'un pacifisme militant au goût du Comité d'écoute de la Radio Française de l'époque, la chanson fut censurée comme bien d’autres  dès le début  des Evénements d’Algérie, risquant de propager des idées subversives. Pourtant quelle innocence, quelle tendresse plaintive, pour ne pas dire passion superbe de retenue, émanent d'elle, mises en valeur par le balancement des alexandrins, le vibrato parfait et l'interprétation claire  de Bécaud ! Je vous recommande d'écouter aussi  L'Absent. Le texte est magnifique.

"He was my North, my South, my East and West" - ("Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest")

Dans le poème anglais dont il va être question, l’atmosphère est totalement différente. Ce vers très célèbre est de Wystan Hugh Auden, (1907-1973) considéré comme l’un des plus brillants écrivains et poètes britanniques du XXè siècle. Il fut essayiste, poète, romancier et dramaturge et remporta le très convoité Pulitzer Prize en 1948. Il  enseigna la Poésie à l’Université d’Oxford entre 1956 et 1961.**                                        

"Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest" est le premier vers de la troisième strophe de ce qui est probablement son poème le plus connu Funeral Blues (Blues funèbre) appelé aussi Stop all the clocks (Arrêtez les pendules)***. En voici une traduction parmi d'autres.

W.H.Auden par Robert Buhler-Méditez-Déambulations européennes en 1969.jpeg

Portrait de W.H. Auden par le peintre Robert Buhler en 1969

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,

Pourvu qu'il n'aboie point, jetez un os au chien

Etouffez les pianos et qu'un tambour voilé

Au sortir du cercueil accompagne le deuil.

Que les avions qui vrombissent au dehors,

Dessinent dans le ciel ces trois mots :

IL EST MORT 

Nouez un crêpe au cou blanc des colombes

Ajoutez des gants noirs aux tenues des agents

 

II était mon Nord, mon Sud, mon Est, mon Ouest

Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste

Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson

Je croyais que l’amour jamais ne finirait.

J'AVAIS TORT

Que les étoiles se retirent, qu’on les balaye

Démontez la lune et le soleil

Videz l’océan, arrachez les forêts

Car rien de bon ne peut advenir

DESORMAIS

Dans cette élégie qui n'en est pas vraiment une au sens premier , le poète rend hommage à l'homme qu'il aimait.

Le vers "Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest" reflète la profondeur et la permanence de ses sentiments et combien l'homme comptait pour lui puisque le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest couvrent toutes les directions. Où que l’on soit sur la terre, il est impossible de s'en extraire. L’être aimé était donc un (son) univers et pour Auden, quels que soient le lieu, le jour ou l’heure, il serait toujours là. C'était sa conviction intime.

Cette oeuvre est un hurlement de désespoir en même temps qu' une injonction sous la forme d’une tirade à la Cyrano ou les Imprécations de Camille, qui n’utilise pas d’expressions pleureuses mais, au contraire, les exclamations très réalistes et excessives d’un homme en colère qui tourne à la folie en voulant tout anéantir avant... de s’effondrer sous. le poids de l'inéluctable. Une sorte de diatribe contre l'irréparable :  la mort inattendue et injuste. En utilisant  un  langage  accessible  à tous, l’absence d'allusions culturelles et l'escalade verbale, W. H. Auden ne cherche pas la sophistication des formules mais leur puissance d’évocation car il joue sur la répétition de certains traits de style et sur des oppositions sur les sons, les lieux,  les couleurs,  les images,  les temps,  les sentiments  opposés  comme la tendresse et la violence, l'optimisme et l'échec, la certitude et l'impuissance.

Tout être humain est concerné par ces bouleversements au moins une fois dans sa vie, - certes ici théâtraux - mais il faut savoir que c'est un extrait de la tragédie allégorique co-écrite avec l'écrivain Christopher Isherwood The Ascent of F6 (L'Ascension du F6, dans le Karakoram). Une “satire tranchante de l'impérialisme britannique, du patriotisme et de la guerre”.**** Cette élégie est devenue une expression de chagrin, populaire et  sincère,  pour des milliers de britanniques  et souvent déclamée.   

“So, till the Judgment that yourself arise, You live in this and dwell in lovers’ eyes” 

("Ainsi jusqu’à ce jour, jusqu’à la fin des temps, Vous vivrez dans ces vers et les yeux des amants”)

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Editions L'Age d'Homme - 1992

Shakespeare est mondialement connu pour son Théâtre, mais qui connaît ses Sonnets ?

Pourtant, ceux-ci ont séduit, charmé, intrigué, parfois indigné depuis quatre cents ans, mais restent encore très aimés et appris. “Dans leur univers, on trouve de l’humour, de la profondeur, de l‘étrangeté, du naturel, de la gaieté et de la tristesse, voire du désespoir, de l’amour, du mépris, de l’ironie, des professions de foi, des rêveries sur le passé, des saisons, de la musique, des oiseaux, des couchers de soleil, mais partout un culte vibrant de la vérité et de la beauté :  truth and beauty." *****

Le Sonnet LV (55) est l'un des 154  composés par Shakespeare.. Ecoutez-le pour le plaisir en cliquant ici, dit par le comédien britannique Jamie Muffett. Magnifiquement traduit en alexandrins par l'érudit Jean Malaplate, ce sonnet est la véritable élégie qui tire son origine des poèmes antiques. Qu’on pense aux poètes Ovide, Catulle ou Horace. Elegeía, signifiant “chant de deuil”, fut une forme de poème dans l'Antiquité gréco-latine. Comme vu plus haut, c’est devenu un genre au sein de toute poésie lyrique, caractérisé par un ton plaintif. Le sonnet 55 a pour thème la préservation de l’amour par le biais de la trace écrite, car ​grâce aux vers de l’auteur, l’amour survivra aux richesses matérielles considérées comme inébranlables tels que palais,  édifices ou statues.

Il résistera à toutes les forces destructrices : la guerre, la foudre et l’érosion et ce, jusqu'au jour du Jugement dernier.

D'ailleurs, ce poème l’a prouvé : puisque, comme il le prédit, il est toujours lu et appris des centaines d'années après sa composition… Les effets du temps et de la décrépitude - thème récurrent dans l’élégie, on pense, dans notre littérature de la Renaissance, à Ronsard et du Bellay - glissent sans dommage sur la douceur de l’amour vécu et subitement disparu et dont l’oubli est une détestation.

La mémoire de l'amour doit rester vive et elle survivra par sa puissance, car les vers simples et purs la véhiculent de façon intemporelle, mieux que tout roman. Autrement dit, tant que le poème vit – ce qui est clairement le cas ! – son dédicataire vit encore. Ce sonnet est une pure réflexion sur l'immortalité de l’être aimé liée à l’oeuvre qui lui est consacrée. Pour l’auteur, la permanence de l’élégie doit assurer l’immortalité de celui qu’elle célèbre et non celle de l’auteur. 

Ni le marbre, ni l'or des royaux monuments

Ne survivront autant que ma rime puissante ;

Mieux qu'une dalle usée et que ronge le temps

Mes vers vous vêtiront de lumière éclatante.

 

Discorde détruira l'ouvrage des maçons

Et guerre saura bien renverser les statues,

Mais ces lignes, reflets de vos perfections,

Ni de mars, ni du feu ne seront abattues.

Ainsi malgré la mort et l'oubli détesté

Vous resterez ; toujours votre infini mérite

Trouvera place aux yeux de la postérité

Jusqu'à ce que ce Vous lui-même ressuscite.

Ainsi jusqu'à ce jour, jusqu'à la fin des temps,

Vous vivrez dans ces vers et les yeux des amants.

‘"Tis better to have loved and lost Than never to have loved at all." 

("Mieux vaut avoir aimé et perdu  Que de ne jamais avoir aimé du tout ". )   

Ce vers terrible, et à la limite de l’humain, devenu célèbre dans le langage courant, trouve son origine dans la très longue élégie In Memoriam AHH  écrite par Alfred, Lord Tennyson, à la mort d'un ami qu'il a connu pendant ses années d'université à Cambridge. Elle est divisée en 133 chants, avec un prologue et un épilogue, comme les poèmes grecs :  pensons aux  chants de l’Odyssée et à ceux de l'Illiade d’Homère, traduits et analysés sans aucun doute par l’étudiant Tennyson. 

AHH sont les initiales de Arthur Henry Hallam, décédé subitement en 1833, à seulement 22 ans. Alfred, Lord Tennyson (1809-1892), le plus célèbre poète anglais de l'ère victorienne n'avait lui-même qu'une vingtaine d'années à la mort de Hallam. Il resta inconsolable et travailla pendant seize ans à ce requiem littéraire entre 1833 et 1849, édité en 1850,

Certes, il n’a pas le format de l’élégie traditionnelle car c'est une somme personnelle de toutes les pensées, les émotions amoureuses - celles qui inspirent des vers géniaux tels : “Que l'amour serre le chagrin de peur que les deux ne se noient" ou “Quand l'Esprit dans l'Esprit trouvait un aliment" - les tourments, les réflexions sur la fuite du temps,  les expériences  mystiques,

Alfred Tennyson-Méditez-Déambulations européennes

Alfred, Lord Tennyson, détail d'une peinture de  Samuel Lawrence, vers 1840 

la nostalgie, les spéculations existentielles, les divagations romantiques et même les idées émergentes de l’époque sur la nature, la science, l'évolution et la religion, qui traversent Tennyson. La disparition de AH Hallam reste bien sûr le fil conducteur de l’ensemble, mais c’est dire si la détresse de Tennyson fut persistante et donna lieu à l’une des créations les plus originales et admirables de la poésie. "Tableau de l'évolution d'une âme” le qualifie son traducteur Léon Morel. Comme si le poète continuait de dialoguer avec le défunt.****** On retrouve ici le thème du sonnet de Shakespeare : “Vous vivrez dans ces vers et les yeux des amants”.  

Les deux vers cités en titre sont tirés du Canto XXVII (chant 27). Le voici dans la traduction en alexandrins (une performance !) de Morel en 1898. Il en comprend presque trois mille. Ce poème de Tennyson est "tumultueux, chaotique et  personnel mais social, profondément lié aux bouleversements de la société victorienne ." Et pourtant intemporel.

Je ne puis envier, si triste que je sois,

Le captif affranchi de toute noble rage

Ni la linotte née en une étroite cage,

Qui n'a jamais connu l'été des libres bois.

Je ne puis envier le destin de la brute

Qui, libre dans son champ, paît, s'ébat et s'endort,

Sans entrave ou lien, sans faute et sans remord,

Car de l'âpre devoir elle ignore la lutte.

A d'autres, sans regret, je laisse le bonheur,

Ayant gardé pour eux leur amour, sans partage,

De croupir au marais d'un égoïsme sage

Je dédaigne une paix due à la mort du coeur.

Ce que croit ma raison, quoi qu'il puisse arriver,

Et ce que sent mon cœur en sa douleur amère,

C'est que mieux vaut l'amour suivi d'un deuil austère

Que la paix de celui qui ne sut pas aimer.   

Cependant, les deux derniers vers ne sont pas la traduction littérale des vers anglais mais une interprétation personnelle et “convenable” dans l’esprit des poètes classiques français. Il y a comme un refus de langage parlé, de la part du professeur Morel. En outre, il trahit l'intention du poète : il modifie "Que de n’ avoir jamais aimé du tout  par “que la paix de celui qui ne sut pas aimer”. Tennyson ne parle pas de savoir ou ne pas savoir aimer mais d’aimer tout simplement, ce qui est déjà beaucoup pour bien des humains. Or, finalement, c’est la traduction littérale qui a dominé au fil du temps ; la formulation de Tennyson de cette opinion que chacun de nous peut faire sienne est ainsi devenue mondialement célèbre en tant qu'adage.

Néanmoins l’idée n’est pas nouvelle puisque le dramaturge anglais William Congreve, dans sa comédie datée de 1700 The Way of the World , la formule ainsi avec bon sens : “But say what you will, 'tis better to be left than never to have been loved” : "Dis ce que tu veux, il vaut mieux être laissé que de ne jamais avoir été aimé" et argumente ainsi : “To pass our youth in dull indifference, to refuse the sweets of life because they once must leave us, is as preposterous as to wish to have been born old, because we one day must be old.”

Edition de 1901de In Memoriam-Méditez-Déambulations européennes

Edition originale de 1901 du poème In Memoriam par George

Newnes Ltd. - Illustration : Que l'amour étreigne le chagrin

"Passer notre jeunesse dans une morne indifférence, refuser les douceurs de la vie parce qu'elles doivent une fois nous quitter, est aussi saugrenu que souhaiter être né vieux, parce qu'il faut bien qu'un jour nous soyons vieux !”

Importante nuance dans le vers de Tennyson : que de n’avoir jamais aimé du tout, sentiment romantique ; chez Congreve : que de ne jamais avoir été aimé. sentiment narcissique et pragmatique, (d’ailleurs la comédie de Congreve repose sur la  lucidité et le sens commun, ce qui en a fait la popularité). Ce qui prouve aussi à quel point cette dualité est totalement universelle et intemporelle, car en cherchant avec minutie on pourrait la trouver chez des poètes bien plus anciens ou  lointains.

De même qu’elle a donné lieu à de nombreuses réinterprétations par des écrivains au cours des siècles. On ne peut s’empêcher de penser à l'extraordinaire formule de Georges Mounin******** : “La poésie est l’art par lequel nous exprimons ce qui ne peut être dit ou, mieux, ce qui n’avait pas encore pu être dit.” C'est pourquoi, même archi millénaire, la poésie possède une force, une acuité qu’aucun autre art ne peut manifester : faire émerger la compréhension d'un concept lié étroitement à une extrême sensibilité, grâce à la subtilité de la langue et la finesse de l'imagination. Les Antiques le savaient pertinemment. Près de nous, les écrits de poètes contemporains comme Mallarmé, Aragon ou René Char en sont de glorieux témoignages. Ce dernier énonça un jour cette merveille : “La poésie n’est pas exacte. Elle est juste”. Ce dernier mot est immense !

"Ahi cruda morte !  come dolce fora il colpo tuo, se spento un degli amanti,

Cosi l’altro traessi all’ultima ora ! "

"Mort impitoyable ! que tes coups auraient de douceur pour de tendres amants, 

Si, quand tu frappes l’un d’eux, l’autre aussi touchait à sa dernière heure !"

Je termine ce bref aperçu d’élégies  par  les vers ci-dessus d’une violente intensité amoureuse, extraits du Sonnet XIX  composé  par  l’un des plus grands artistes de la Renaissance florentine : Michel-Ange (1475-1564). De son vivant, ses contemporains louaient en lui le "miracle de la quadruple excellence" , signifiant  ainsi l'illustration - avec génie - de l'artiste dans les arts de la sculpture - il révolutionna et domina la sculpture de la Renaissance -  de la peinture - sa science dans le dessin de nu fut incomparable - et de l'architecture et celui... de la poésie.

Michel-Ange par Daniele da Volterra-Méditez-Déambulations européennes

Portrait de Michel-Ange

par Daniele de Volterra vers 1544

Car cet être rare écrivit environ trois cents poèmes, sonnets et madrigaux de 1507 à 1560.  Peu nombreux mais bouleversants et... justes. Leur thème en est le plus souvent ses rencontres quasi magnétiques  avec  ses modèles ou ses élèves. Dès la première seconde, il était comme foudroyé par l'harmonie et la beauté de leur visage et de leur corps d'éphèbe et d'homme en devenir. “La beauté est, par le mouvement de l’amour et du désir le ressort créateur par excellence.” écrit André Chastel spécialiste de la Renaissance italienne. On sait que Michel-Ange s’était attaché à quelques-uns comme Gherardo Perini vers 1520 , Febo di Poggio vers 1533 et Giovanni da Pistoïa, qu’il aima chèrement mais ce dernier le trahit. Il fut aussi en adoration devant l’adolescent Cecchino di Bracci, un élève décédé à 16 ans, en 1544 ; l’artiste  fut  dévasté par un chagrin qui lui inspira 42 épigrammes funéraires et le projet de sa sépulture à la demande du riche oncle de l’adolescent. 

Il y eut également le gentilhomme Tommaso dei Cavalieri. Michel-Ange avait 57 ans quand il découvrit Tommaso lors des travaux de la Chapelle Sixtine, et fut ébloui par les multiples talents de ce garçon de 23 ans, ainsi que par sa vivacité et son exceptionnelle beauté, ce qui d'ailleurs obéissait à l'idéal des humanistes de l'époque. Cette passion amoureuse - platonique - qui torturera Michel-Ange le restant de ses jours, lui inspira une trentaine de sonnets ainsi qu'une copieuse correspondance, “scandant puissamment la force de son désir" commenta Pierre Leyris, biographe et traducteur de Michel-Ange.

“Il m'est apparu comme un ange salvateur, une lumière pour notre siècle, et moi, vieux et laid, j'étais éclairé par lui” écrivit l’artiste . “ Je suis pour lui le professeur qui l'initie au dessin, et je l'aime comme un idéal de beauté”. L’élève éprouvera une grande admiration pour l'artiste et lui vouera jusqu'à sa mort une véritable dévotion. Michel-Ange confia aussi : “La force d’un beau visage, quel éperon c’est pour moi ! Rien au monde ne m’est une telle joie.”  Le mot "éperon" est  remarquablement évocateur !

Ces garçons aimés opéraient une forte ascendance sur Michel-Ange, lui le Prodige, l'Inspiré, le Maître doté de tant de génie, d’ambition créatrice, de volonté et de passion, lui qui réalisait l’impossible aux yeux de ses contemporains et mécènes, le Géant qui travailla jusqu'à sa dernière heure et ne viécut que pour son art, se laissait submerger par un sentiment d’amour irrépressible qu’il sentait béni par la grâce divine. Une expression devenue commune aujourd’hui est “être amoureux de l’amour” ; Michel Ange était, lui, amoureux du "phénomène" de la séduction, celle qui possède ce pouvoir indéfinissable d'emprisonner l'âme dans les fantasmes souvent les plus contraires.

Tommaso dei Cavalieri-Méditez-Déambulations européennes

Portrait à la craie noire de Tommaso dei Cavalieri , "lune lumière pour  notre siècle”, par Michel-Ange 

Ils sont rompus ces liens qu’en apparence

L’amour avait formés indestructibles.

Un froid mortel a remplacé dans mon sein le feu qui m’embrasait

Et mes joies se sont changées en douleurs.

 

Ce premier amour qui apporta tant de soulagement à mes peines Oppresse maintenant mon coeur

Et, semblable au corps défaillant  qu’un reste de vie abandonne,

Je demeure immobile et glacé.

 

Mort impitoyable ! que tes coups auraient de douceur

Pour de tendres amants, si, quand tu frappes l’un d’eux,

l'autre aussi touchait à sa dernière heure !

 

Je ne traînerais point aujourd’hui ma triste vie dans les larmes 

Et, libre enfin des pensées dont ma douleur s’alimente,

Je ne ferais plus retentir l’air de mes soupirs.

Ce sonnet funèbre non daté - traduit en 1826 par M. A. Varcollier - fut très certainement inspiré par la disparition brutale de Cecchino. Si les 2 premiers quatrains évoquent la classique métaphore du feu de la passion brutale puis du froid glacial de la mort, qui s’infiltre dans le sang et les membres -  que l’on retrouve dans la littérature poétique de tous les temps - les 2 tercets peignent la terrible violence de la perte de l’aimé car, pour Michel-Ange, lui et son aimé ne faisaient qu’un.  Avoir survécu à celui qu’il adorait  est absurde, inique, inconcevable.

Songer à perdre sa propre vie quand l’autre  est injustement privé de la sienne est à mes yeux le sentiment amoureux le plus suprême qui soit. Ces termes prouvent une fois de plus à quel point Michel-Ange était un passionné, en amour comme en art. Il a été guidé par la passion toute sa vie, mais trop souvent douloureuse,   car  faite  aussi  de  culpabilisation, lui arrachant ces mots dans le Sonnet XLII (42) :

À quoi bon mon pauvre cœur, m’exhorter à languir encore quand d’autres meurent ? Qu’elle soit donc moins importune pour ces yeux, la dernière heure : c’est le seul bien qui vaille devant ma douleur ". D’autant plus que le défunt laisse derrière lui un être démuni et dévalorisé - à ses propres yeux -  désespéré, solitaire et sans but. C’est là toute la complexité du sentiment amoureux de Michel-Ange, qui reflète sa personnalité torturée, porteuse d'un pouvoir considérable. de création.

Je laisse ce dernier mot à André Chastel, “La Beauté est pour Raphaël promesse du bonheur, pour Léonard instance du mystère, pour Michel-Ange...  principe de tourment et de souffrance morale.“  

Sérène Waroux. -  2022

Notes

* Paul Ricœur - Philosophie de la volonté - Ed. Aubier 1949

** En 1935, W. H. Auden fit un mariage de convenance avec Erika Mann, la fille homosexuelle de l'écrivain allemand Thomas Mann, afin de procurer à celle-ci un passeport britannique lui permettant d’échapper au nazisme. Bien que le couple n’ait jamais vécu ensemble, ils ne divorcèrent pas

*** Ce poème, d’autant plus populaire  qu’il fut déclamé dans le film Quatre mariages et un enterrement, a donné lieu à de multiples traductions. On peut en lire 8 avec l’original en vis à vis sur le blog www.frenchpeterpan.com/article-2710914.

**** The Guardian - juillet 2019 - archives de 1938 

***** Jean Malaplate, poète et traducteur d’anglais notamment de Shakespeare et d’allemand (Goethe) - (1923-2019

****** Le poème était un grand favori de la reine Victoria , qui après la mort du prince Albert en 1861, a écrit qu'elle en était apaisée et réconfortée

******* Léon Morel (1850-1918) fut traducteur, essayiste et professeur à la Sorbonne. 

******** Georges Mounin (1910 - 1993) fut professeur de linguistique et de sémiologie à l'Université d'Aix-Marseille.

********* M.A.Varcollier (1795-1883) fut chef de la division des Beaux-Arts à la préfecture de la Seine, historien de l’art et traducteur 

Nu de la Chapelle Sixtine-Méditez-Déambulations européennes

Un ignudo (nu) des fresques de

la Chapelle Sixtine à Rome. Idem pour

la photo du chapitre

Références