Giani Esposito et le Poète du Désordre 

Hommage au clown-Giani Esposito/Déambulations européennes

Clown jouant du violon - aquarelle de Gösta von Hennigs - 1915 - Musée Nat. Stockholm 

Giani Esposito/Hommage au clown/Déambulations européennes

Giani Esposito vers 1961

“L’art du clown va bien au-delà de ce qu’on pense.

Il n’est ni tragique, ni comique. 

Il est le miroir comique de la tragédie   et le miroir tragique de la comédie”.

André Suarès

Giani Esposito, l’aimé des MusesNé en août 1930 d’une mère française et d’un père originaire de Naples, cet homme passionné et doué, reçoit des Muses les talents pour la poésie, la musique, les arts plastiques et la comédie avec en prime un physique de jeune premier. Ce qu’il réalise dans sa courte vie est imprégné d’une personnalité faite d’imagination, d’ouverture et d’humanisme, qui le rend attachant. Ainsi que l’écrit le romancier et essayiste Gilles Schlesser* : “Il fait partie de ces figures mythiques et confidentielles qui ont traversé les années cinquante et soixante sur la pointe des pieds (...) curieux de toute expression créative”.

Hommage au clown-GIani Esposito/Déambulations européennes

Affiche du film Paris nous appartient de Jacques Rivette 

Giani vit à Paris mais, à la déclaration de guerre, part pour l’Italie ; il y reste jusqu’à l’âge de 19 ans. Il acquiert ainsi une double culture qui lui permet de faire émerger ses multiples aptitudes. Après des études traditionnelles, il fait un passage aux Beaux-Arts de Rome, attiré par la sculpture, et se nourrit de tout ce que l’Italie offre en matière d’art, de poésie, de théâtre et de musique. Parallèlement il travaille avec des sculpteurs car il se sent une vocation pour cet art. Vers 15 ans, il fait un long séjour en Calabre où il développe son imaginaire poétique  et musical.

Lorsqu’il revient à Paris, à défaut de sculpture, il travaille comme staffeur dans le milieu cinématographique. Il y découvre l’univers de la comédie. Ainsi il suit les cours d’art dramatique de Tania Balachova et de Michel Vitold, puis fait ses premiers pas sur scène. En 1951 le cinéma lui ouvre ses portes. Dès lors, Il entame une carrière d’acteur qui le mènera jusqu’en 1971 à jouer sous la direction des plus grands comme Jean Renoir, Luis Buñuel, André Cayatte, Robert Hossein, Jacques Rivette, Jean Dréville ou Pasolini. C’est l’époque du renouveau -  très éclectique - du cinéma français.

Ces activités ne l’empêchent pas de composer au piano ses premières chansons et de décrocher un contrat avec le cabaret-théâtre “La Rose Rouge”. Créé en 1947 dans le Quartier Latin, ce lieu réunit tous ceux qui partagent la passion d’un théâtre novateur alternant avec des tours de chant. C’est là que débutent Francis Lemarque, Léo Ferré, le mime Marceau, Les Frères Jacques, Boris Vian et Juliette Gréco. Giani enchaîne avec un autre cabaret très couru, lui aussi vivier de talents : “L’Ecluse”. Cet autre établissement qui fit les beaux jours de la Rive Gauche après-guerre, de 1951 à 1975, permit à des chanteurs-compositeurs débutants - Barbara, Cora Vaucaire, Jacques Brel - de percer  et de rôder leurs répertoires. Giani y interprète pour la première fois sa superbe chanson “Le clown” en 1957, a capella, se contentant de cadencer les vers sur le dossier d’une chaise, la mélodie et son exceptionnel timbre “lacéré entre aigu et grave” * font le reste. Son vibrato est son plus bel accompagnement. Le public est saisi.

Marcel Marceau/Hommage au clown-Giani Esposito

Le mime Marceau dans les années soixante-dix.

Les années soixante se révèlent fécondes puisqu’il illustre Marquis de Sade, Oeuvres** ; Enjambées de Marcel Aymé*** et L’enfant qui disait n’importe quoi d’André Dhôtel****  Dans cette décennie, cet artiste pluridisciplinaire se consacre à la chanson, mais aussi à la télévision et au théâtre, activités qui font sa notoriété. Il se produit ainsi dans une vingtaine de téléfilms et quelques pièces de théâtre. En 1970 il publie un recueil de poèmes Vingt-deux instants Omphalos, puis En cette fête du combat.  Un an plus tard, c’est Le Tisseur de Voiles. Début 1972 il met un point final à une pièce en alexandrins Le Bateleur qu’il destine au grand Jacques Dufilho, mais qu’il interprètera lui-même à plusieurs reprises.

Hommage au clown/ Giani Esposito/Déambulations européennes osito.jpg

Enjambées - Editions Gallimard   1967   

Hommage au clown-Giani Esposito/Déambulations européennes

1970 - Librairie Saint-Germain-des Prés

“Se voi non comprendete, almeno non ridete”  - Ode au Clown

Plein de projets, il est fauché par la mort à 43 ans. Si les Muses avaient comblé Giani, les Parques furent, elles, impitoyables. “Esposito a laissé un souvenir magique par son talent tout en rigueur et dépouillement. (...) Le Clown donnait le frisson”, témoigne Gilles Schlesser.

Ecoutons d’abord la chanson en cliquant ici

S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt

S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt

Sur un petit violon et pour quelques spectateurs

Sur un petit violon et pour quelques spectateurs

 

Ma chè n'ha fatto de male, sta povera creatura #

Ma chè c'iavete da ridere e portaije iettatura

 

D'une petite voix comme il n'en avait jamais eu

D'une petite voix comme il n'en avait jamais eu

Il parle de l'amour et de la joie sans être cru

Il parle de l’amour et de la joie sans être cru

 

Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas

Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas

Almeno non ridete, au moins ne riez pas

Almeno non ridete, au moins ne riez pas

 

Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort

Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort

Et vous, applaudissez, admirez son effort

Et vous, applaudissez, admirez son effort

CD-Giani-Esposito/Hommage au clown/Déambulatins européennes

Pochette de l'album  33 tours - Polydor - 1968  

# Mais que vous a-t-elle fait cette pauvre créature ?

Mais qu'avez-vous à rire et lui jeter un sort ?

Dans leur forme, ce texte sobre et sa mélodie colorée sont de “l’imposante simplicité” évoquée dans Vagabondages d’une Rose Irlandaise, d’autant qu’ils sont étroitement mêlés au tempo et à l’interprétation toute en retenue et en sensibilité. Le rythme varie selon le sens des vers : il débute sur un tempo grave (un ostinato qui rappelle les battements du coeur) ; il accélère sur les deux vers en dialecte italien non traduits, évoquant la tarentelle ; il redevient lent et grave, puis presto vers la fin, avec insistance de la voix, laissant  transparaître une pointe de réprobation. Cette combinaison fait toute la singularité de cette chanson, ciselant ainsi un petit bijou dont l’effet impressionna le public des années cinquante-soixante. L’ornementation aigüe, entre gémissement et désespoir, à la fin  du premier et du dernier quatrains donne à l’ensemble une “atmosphère fiévreuse” peu banale. On entend une comptine funèbre. Si la chanson paraît légère, elle est pourtant lourde de significations.

Comme dit plus haut, Giani fut nourri de deux cultures. Il a donc connu la “nenia”, les lamentations des pleureuses napolitaines et calabraises lors de funérailles. Son rythme est lent et s’accompagne d’une tonalité mélancolique. De même qu’il entendit les traditionnelles complaintes composées pour voix d’homme seule, chantées en napolitain. Tout ceci remontant  loin dans les traditions latines. Giani s’en est souvenu.

Dans son contenu, la chanson évoque un thème ancien et universel : le mystère du clown.  Le public qui vient s’amuser et l’applaudir ne le voit pas comme un homme ordinaire, avec une vraie vie faite de joies, d’emmerdes et de chagrins. Il est Autre ; il dissimule une énigme. Alors, évoquer la mort d’un être dont le métier est de nous faire rire - d’autrui et de nous-mêmes - nous laisse désemparés.  “Ca ne se peut pas! !” Giani le chante avec tendresse et respect. 

Le Clown, ce Poète du Désordre 

Cette chanson est à la fois un hommage au métier de clown et à celui qui l’exerce et nous intrigue. C’est aussi une réflexion sur cette forme de comique qui ravit les foules depuis des siècles. La formule - Poète du Désordre - élégante et pertinente est de Philippe Goudard qui fut clown pendant quarante ans (je le citerai donc fréquemment*****) ; il a vécu dans sa chair l’ambivalence difficile du bouffon, que l’on nommait autrefois le “fou de cour”. Celui-ci engagé par les Princes ou les Rois “était autorisé à tous les désordres” - y compris la liberté d’expression qui nous est si chère aujourd’hui - “à la condition qu’il amuse et flatte le puissant  dans les strictes limites accordées”. Il manifeste, par jeu, “des troubles du comportement évidents. Les spectateurs ravis ne devinent qu’à peine, sous l’apparence de cet étrange et turbulent gaffeur, la composition d’un artiste”,  la création 

d’un poète muet  ..." transgressif, incontrôlable”. Hirsute, mal vêtu, laid, grimé, la  trogne rouge, le clown a pour mission de ne pas être Monsieur tout le monde.  D'ailleurs on ne peut le considérer comme un homme fréquentable puisqu’il est “dérangé et en marge”. Son but - et sa force - le mènent à afficher l'attitude et l’aspect inverses de ce que la société attend d’un être humain qui a acquis tous les codes sociaux dès l’enfance. “Il transgresse les règles et abolit (...) la barrière entre piste et public. C’est “un turbulent” qui viole les préceptes de base  incontournables. Et si on vient le voir et l’applaudir c’est justement parce qu’ il n’est ni sérieux, ni conformiste, ni poli : il bouscule avec malice et c’est merveilleux !     Ph.  Goudard parle “d’acrobatie comportementale”, ce qui dans la vraie vie vaudrait une gifle à un enfant ou “Suivez-moi au poste !” à un adulte.

Le clown Grimaldi/Hommage au clown-Giani Esposito

Le célèbre clown londonien Joseph Grimaldi  - 1778-1837 par George Cruikshank

Le clown Popov/Hommage au clown-Giani Esposito

Popov, le clown russe mythique et idolâtré  - 1930-2016

Figure carnavalesque du renversement******   Le clown, pour être drôle, doit “maîtriser la mise en équilibre de lui-même, s’éloigner des normes ” exigées par la vie en société, “donc de son propre équilibre” familial, social, environnemental. Ce qui demande maîtrise, virtuosité et maturité. Goudard parle joliment “d’inefficacité productive”. “Pour être virtuose du ratage, il faut un gros travail.”. J’ajouterai, un équilibre psychique à toute épreuve. Car rentré chez lui, il doit enfiler son habit civil, retraverser le miroir. Au contraire d’un comédien sur scène ou au cinéma, qui possède un texte et une mise en scène précise, le clown “fait surgir cette face d’un humain inadapté, (...) où persiste une présence d’enfance.” Mais pas seulement, car il est aussi “porteur en lui  de la plus grande innocence (...) qui montre dans ses ratages l’incapacité de l’homme à saisir la vie, en même temps qu’il est traversé de surgissements sublimes.”

La-mort-raillee par les masques/Hommage au clown-Giani Esposito

James Ensor - 1860-1949

La Mort et les Masques - 1897 - Liège

 “Le clown, c’est la magie d’un théâtre, d’un répertoire réunis en une seule et même personne (...) portant en lui une seule pièce : celle du mystère de nos existences.”  Son challenge ? “pouvoir faire rire par la manifestation de la fragilité de l’existence, en suscitant en soi un tel dérangement (...) qu’à (notre) tour (nous sommes) secoués par le désordre vivifiant du rire.” Celui-ci sonnant comme un rappel à l’ordre social inconscient.

Les comiques, entre gravité et tristesse - Goudard donne une explication de la “tristesse” du clown. En fait, il préfère parler de gravité.”Ce que l’on croit reconnaître chez le clown comme de la tristesse ou de l’austérité, est une grande concentration exigée par la partition clownesque, car (il) est en total déséquilibre”. Cette concentration “s’exerce souvent en étant à la ville, réfléchi, très observateur, à la fois de soi-même et des autres.” Il jongle avec sa sphère privée et sa sphère comique, le raisonnable et l’imbécillité, le logique et l’absurde. Ce n'est à mon avis, pas un métier mais un mode de vie.

Une étude réalisée par la chaîne américaine CNN en 2017 “Le clown triste : les émotions profondes derrière la comédie” démontre que “les hommes et les femmes qui font rire pour gagner leur vie sont souvent aux prises avec des ennuis de santé psychique en dehors de la scène. Nombreux sont les acteurs comiques sujets à la dépression ; certains en parlent ouvertement et reconnaissent qu’ elle alimente leur travail." En fait, il est reconnu depuis longtemps que les “clowneries” personnelles, mais aussi le choix d’en faire profession agissent comme une soupape de sécurité, “l’humour laissant au comédien ou au clown un sentiment de contrôle sur une situation dans laquelle il serait autrement impuissant”. La  popularité et le succès n’empêchent pas de persister à chercher une thérapie dans le comique, bien des professionnels de ce domaine se sentant souvent “incompris, intimidés, hypersensibles et méfiants” au point d’être asociaux ou de flirter avec l'alcool. L’humour est en quelque sorte “un moyen de forcer leur moi introverti à interagir.” On a tous dans notre entourage des personnes qui en permanence font les pitres ou interrompent une conversation pour faire des jeux de mots qui n’amusent qu’elles-mêmes !

Une précédente évaluation américaine, datant de 2014, a démontré que les professionnels du comique ont tendance à se déprécier et à se montrer critiques. “Cela peut leur donner la distance dont ils ont besoin pour observer le comportement humain avec un oeil comique” (n'est-ce pas la lucidité ?) mais “obtiennent d’excellents résultats en termes de créativité.”  ... "Ils comblent un vide" disent-ils. 

Ce qui complète l'analyse de Philippe Goudard sur la gravité.

La chanson de Giani nous émeut d’autant plus que son clown fatigué, humble, incompris, solitaire, emportant son mystère, est en train d’agoniser en public, alors que la mort est du domaine de l’intime. Son dernier souffle et les quelques notes de son petit violon ne lui appartiennent plus ; plus de dérision, plus de moqueries, plus de caricatures de la vanité humaine, avec ses allusions grossières. Sa mort devient la seule vérité qui donne du sens à son (notre) existence.

"Ouvrez donc les lumières," 
The show must go on. 
La mort et les clowns/Hommage au clown-Giani Esposito

La mort discutant avec deux clowns - illustr. de Camille Rogier - 1810-1896 "Episode sérieux d'une histoire bouffonne"

Delphine d'Alleur - 2020

Notes

*Le Cabaret Rive Gauche (1946-1974) -  de La Rose Rouge au Bateau Ivre - Ed. de l’Archipel - 2006 

**Marquis de Sade - Oeuvres, Justine, Eugénie de Franval. Préf. de J-J. Pauvert -  Suivi d'un essai sur Sade par Pierre Klossowski - Club Français du Livre - 1961

***Enjambées - Marcel Aymé - Ed. Gallimard - Paris 1967

****L’enfant qui disait n’importe quoi - André Dhôtel - Ed. Gallimard - Paris 1968

*****www.cairn.info/revue-sens-dessous-désordre-philippegoudard -2013/1 Le clown, poète du désordre.  - Magnifique témoignage, à lire absolument

****** Mikhaïl Bakhtine cité par Elodie Mielczareck dans Clowns Violents - L’Obs novembre 2014

Sitographie :  - www.passage-giani-esposito.fr   - Un grand merci à Jean-Philippe Carel 

Sauf mentions, photos : Wikimedia commons - Portrait de G.Esposito : www.chronobio.com

Affiche : www.unifrance.org

A. Zavatta  1981 - ph Ministère de la Culture.jpeg

Affiche pour le  Cirque Achille Zavatta- ph. Minist. de la Culture