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Caprices et Revers des Marlborough
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Le 4e duc de Marlborough, son épouse Caroline née Russell et six de leurs enfants 

par Joshua Reynolds - 1777-1778 Palais de Blenheim

 “Le plus gros avantage

de la richesse, c'est qu'elle permet de  faire des dettes.” Oscar Wilde

Reynolds_-_4th_Duke_of_Marlborough_and_F

Qu'est-ce que ce jeune garçon - futur 5e duc de Marlborough - protège

de son bras gauche  ? ...

... une infime partie du trésor des Marlborough dans son écrin de maroquin rouge

Dans ce magnifique portrait de famille peint par Joshua Reynolds, George Spencer, 4e duc de Marlborough (1739-1817) regarde-t-il avec tendresse son fils George, futur George Spencer-Churchill, 5e duc de Marlborough (1766 1840) ou interroge-t-il l'avenir, comme ayant la prescience d'événements peu glorieux après sa mort ?

Il semble, en effet, plongé dans une grande perplexité.

Remontons le temps. A la mort de John Churchill, 1er duc, évoqué dans l'article L'éblouissante bibliothèque de Blenheim, le titre est transmis à sa fille Henrietta Churchill, qui devient, par vote exceptionnel du Parlement, 2e "duc" de Marlborough. Or, Henrietta décède en 1733 (11 ans avant sa mère Sarah Churchill), sans enfant encore de ce monde . Le titre  de 3e duc de Marlborough revient alors à son neveu  Charles Spencer (1706 – 1758), fils de sa soeur Anne qui avait épousé Charles Spencer (1675–1722) de la riche famille des Spencer, et 3e comte de Sunderland - titre décerné à son aïeul le baron John Spencer, en 1643 - d'homme d'État, figure politique whig, de premier plan et admiré pour sa perspicacité, son intelligence et sa culture.

La famille Spencer qui avait fait fortune dans l’élevage de moutons et de bovins dans le Warwickshire et le Northamptonshire à la fin du XVe siècle, était propriétaire des vastes domaines de Wormleighton et d' Althorp dans ces deux comtés, (ce dernier couvrant près de 5000 hectares au XVIe siècle). Spencer et Sunderland sont deux noms-clés dans la suite des événements.

Henrietta, 2e duc de Marlborough

Henrietta Churchill, épouse Godolphin et 2e "duc"

de Marlborough

Althorp House

Vue actuelle du château d'Althorp, toujours propriété des comtes Spencer et maison d'enfance  de la défunte princesse Diana

Leur fils, également prénommé Charles, 5e comte de Sunderland, et titré 3e duc en 1733, fut un brillant militaire, connu pour sa participation comme général, aux premières années de la guerre de Sept Ans. Il mourut au combat en 1758 en Allemagne. Il avait reçu - entre autres fonctions - celle de Lord du Sceau privé du Royaume-Uni   (un des plus grands officiers d'État) - en 1755. Il avait épousé Elizabeth Trevor, d’une famille de hauts magistrats. 

3e duc de Marlborough

Charles Spencer, 3e duc de Marlborough par

Joshua Reynolds en 1757

C’était un homme de qualité mais qui n'avait aucune notion d'économie et passait pour être un grand dépensier, ce dont tout le monde se gaussait. On va retrouver ce travers, démultiplié,  chez son petit-fils, George Spencer-Churchill5e duc.   

Cependant, il devint l'un des premiers gouverneurs et mécènes du Foundling Hospital (Hôpital des Enfants Trouvés)* institution caritative encore existante, dont le but était de réduire le terrible gaspillage de vies humaines. Pour une levée de fonds, Haendel donna un concert mémorable en 1749. Il y interpréta sa composition chorale The Foundling Hospital Anthem dont le chœur “Hallelujah” du Messie constitue l'acmé.

A la disparition soudaine de son père, George Spencer (1739 – 1817) prit le titre de 4e duc de Marlborough, à seulement 19 ans. Il siégea à la Chambre des Lords dès 1760, cumula de nombreuses distinctions dont Lord chambellan et Conseiller privé en 1762 puis Lord du sceau privé du Royaume-Uni, comme son père. Il fut fait chevalier de l'Ordre de la Jarretière en 1768. Le portrait ci-après le représente revêtu de l'habit et des insignes de cet ordre.

Elevé au très sélectif collège d’Eton, cultivé, passionné d’astronomie, il fit construire un observatoire privé et entretint une correspondance scientifique avec le comte von Brühl, diplomate et astronome allemand, proche de William Herschel évoqué dans l’article Ils firent la grande époque de Bath. Il fut, ainsi, élu en 1786 à la prestigieuse Royal Society , fondée en 1660. Toujours en activité.

En 1762, il contracta un brillant mariage avec Caroline Russell, sa cousine au 4e degré, fille aînée du richissime John Russell, 4e duc de Bedford qui occupa de multiples fonctions publiques. Les biens fonciers de la famille Russell, reçus du roi Henri VIII lors de la dissolution des monastères avec confiscation de leurs biens, dès 1534, étaient et sont encore considérables : des terres agricoles aux mains d'ecclésiastiques, aux abords de Londres** (devenues l'élégant quartier de Bloomsbury, aménagé à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle), Bedford Square et le vieux quartier de Covent Garden, ainsi que l'abbaye de Woburn (Woburn Abbey dans le Bedfordshire, devenue le siège ancestral) avec terres et bois couvrant une superficie de 5000 ha.... Le 15e duc de Bedford bénéficie toujours des revenus de ses terres, de ceux du dynamique domaine de Woburn Abbey et de ceux - immobiliers - des deux quartiers londoniens mentionnés. La longue histoire de la famille Russell, témoin de “la connivence de la terre et de la richesse” - est si éclatante et si passionnante qu’elle mérite un article à elle-seule !

4e duc de Marlborough

George Spencer,  4e duc de Marlborough. portrait attribué

à George Romney

vue aérienne des lacs et parc de Blenheim

Le pont de Vanbrugh enjambant les lacs du parc de Blenheim,  Une des prouesses de Capability Brown pour le 4e duc. En arrière-plan, le palais.

Ce mariage entre deux familles ducales marqua l'union de deux opulentes dynasties aristocratiques et symbolisa la consolidation du pouvoir et de la richesse qui marqua le règne de George III. Par ce qui suit, on imagine aisément la confortable dot dévolue à la mariée...

Car, dès 1763, le 4e duc chargea le génial paysagiste, et entrepreneur Capability Brown, de réaménager le parc de Blenheim, qui avait été l’objet de trop de critiques. Le parc et les jardins constituèrent une tâche colossale (10 ans de travaux) car ils firent l’objet d’ une refonte totale. Brown imagina un double lac alimenté par deux barrages en amont de la rivière proche, créant un détroit sous le magnifique pont conçu par Vanbrugh. 

Sur l’étendue des terres totalement retournées, il aménagea des pentes de pelouse et fit planter des milliers d'arbres adultes, dont les décolorations de feuillages interagissaient à l’automne. Brown connaissait l'importance du jeu des arbres pour créer des vues spectaculaires pour les visiteurs qui venaient en calèche ou chevauchaient dans le parc. Son sens du paysagisme fut tel que lorsqu’on pénètre de nos jours, dans le parc, son travail personnel passe inaperçu, l’ensemble donnant l'impression d'avoir toujours été ainsi !

Le roi George III (1738-1820) fut si impressionné par cette découverte lors de sa visite en 1786 qu'il déclara : “Nous n'avons rien d'égal !”  Blenheim est devenu l'exemple parfait du ”parc à l’anglaise.”

intaille en cornaline sculptée

Intaille en cornaline du 1er s. après JC, montée sur une bague en or

intaille en améthyste

Intaille en améthyste représentant Omphale  portant la peau de lion

La fabuleuse collection de gemmes antiques

Dès le XVIIe siècle, l’aristocratie anglaise avait lancé le rituel du Grand Tour, long périple éducatif : intellectuel, culturel, social, politique, gastronomique… Les pays visités étaient surtout l’Italie et la France, parfois la Grèce, l’Allemagne et les Pays-Bas. L’Italie avait une aura exceptionnelle, en raison de son riche passé antique, du prestige de la Renaissance et de ses maîtres, et de ses paysages intemporels. Tout jeune homme bien né, accompagné d’un précepteur, se devait de l’effectuer, parfois au-delà d’un an.  

camée en sardoine

Camée avec tête d'Ariane en sardoine , monté sur argent

Ce type de voyage atteignit son apogée au siècle des Lumières et marqua les lettres, les arts, la pensée, la décoration et même la mode, depuis l’architecture jusqu’à la peinture en passant par la sculpture, les objets précieux et les jardins. Le “tourist” était tenu d’aller, notamment, à la recherche des traces de l’Antiquité et d’étendre son goût pour l'archéologie. La découverte des sites de Pompéi et d’Herculanum contribua à développer cette science balbutiante en Europe.

 camée en onyx

Nikè (Victoire ) sur son char.

Camée en onyx du 1er s. avant JC

Les Anglais visitèrent Rome en grand nombre et y firent des achats conséquents d’objets d’art antiques qu’ils payaient fort cher. Ils faisaient appel à des agents parfaitement renseignés qui entreprenaient des fouilles en plusieurs lieux autour de Rome. C’est ainsi que certains firent l’acquisition en masse de camées et d’intailles antiques. Le camée est une pierre fine ciselée de façon à former une figure en relief, comportant des couches superposées de couleurs, en tirant parti des superpositions de tons de l'agate, de l'onyx ou de la sardoine par exemple.

Par opposition, l'intaille est une pierre gravée en creux - sa fonction première fut sigillaire*** - souvent dans  l’aigue-marine, la cornaline, le grenat, l’améthyste, le saphir, le cristal de roche, la prime d’émeraude, le quartz fumé ou le béryl. Toute collection constituée devait être composée d’œuvres originales antiques authentifiées. Chaque objet était une oeuvre d'art.

intaille dans une aigue-marine

Intaille dans une aigue-marine avec Poséidon à la proue d'un navire.

camée en onyx Le mariage de Cupidon et Psyché

Camée en onyx (ou sardoine) figurant Le Mariage de Cupidon et de Psyché. Signé par l'artiste

Le 3e duc de Marlborough en amorça une qui fut considérablement enrichie par le 4e duc grâce à ses propres acquisitions en Italie, à l’achat à Lord Arundel de la collection de la vieille famille Gonzaga de Mantoue, et celle de Lord Bessborough. Ce qui constitua la plus importante collection privée de camées et d'intailles antiques de Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, réunissant près de 800 pierres, dont la plupart montées en bague ou pendentif. Elles sont toutes extrêmement petites, beaucoup ne dépassant pas 2,5 cm de long, peu atteignant 5 à 7 cm.

Le camée le plus précieux de l’ensemble, et le préféré du 4e duc, était le Mariage de Cupidon et de Psyché daté 50–25 av. J.-C. et sculpté dans l’onyx. Il représente la fusion du rite du mariage et de l'initiation aux mystères du culte de Dionysos. Il fut offert en 1762, lors de son mariage, à l’épouse de Lord Charles Spencer, second fils du 3e duc de Marlborough, frère du 4e duc. 

Il avait été découvert en 1592 dans les ruines de Sentinum près d’Ancône. Vendu à Venise, il fut, un temps, la propriété de Rubens qui possédait aussi une collection de gemmes antiques.

Autre pièce unique, la bague creusée et sculptée dans un saphir ayant été commandée par l’empereur Caligula et représentant le visage de Caesonia, sa très belle 4e épouse. Elle était issue de la collection de Lord Arundel.

Pendentif en agate dorée

Pendentif avec profil en agate dorée d'Octavia, soeur de l'empereur Auguste

Cette collection inestimable fut transmise par descendance à John Winston Spencer-Churchill (1822-1883), 7e duc de Marlborough. 

Bague en saphir sculpté

Bague en saphir comportant le profil de la 4e épouse de Caligula.

Elles furent acquises dans leur intégralité par un certain David Bromilow, magnat des mines de charbon, pour la somme considérable de 10 000 £ sterling. Ce qui  représente environ 1 159 000 £ actuelles (soit 1 328 000 euros.)

Or, dès les années 1870, les Marlborough se débattirent dans des difficultés financières - l’entretien du palais et du parc était un gouffre - telles que le 7e duc dut se résoudre à vendre les célèbres gemmes aux enchères. Ce fut fait en juillet 1875 par la maison Christie, Manson and Woods de Londres. 

Puis la collection, par la fille de David Bromilow, fut vendue par lots, à nouveau, chez Christie's en 1899 et se trouva dispersée entre les mains de collectionneurs, de musées, d'institutions diverses et de marchands.

Bague en lapis-lazuli sculpté

¨Portraits sculptés d'Alphonse d'Este et de Lucrèce  de Médicis sur lapis-lazuli monté en bague 

Passons au 5e duc

George, fils du précédent, naquit en 1766 et mourut à Blenheim en 1840. Il fit ses études à Eton puis, passionné d’art, à Oxford  où il obtint son baccalauréat ès arts en 1786 et sa maîtrise ès arts honorifique, et enfin un doctorat en droit civil.

En tant que marquis de Blandford, il entra en politique dès 1790, il représenta l'Oxfordshire au Parlement pendant 7 ans. Puis, il servit sous William Pitt le Jeune comme Lord du Trésor.

Il fut nommé à la Chambre des Lords dans la baronnie de son père,  Durant cette période, il vécut dans le Berkshire avec son épouse et ses enfants et, à partir de 1798, résida à Whiteknights Park près de Reading , antique manoir de style italien entouré de 33 hectares de terres et de pâturages, nouvelle propriété des Marlborough.

5e Duc de Marlborough George Spencer-Churchill.jpeg

Portrait de George Spencer-Churchill par Richard Cosway

George meubla magnifiquement la maison, constitua une collection considérable d'antiquités - Il fut d’ailleurs nommé membre de la Society of Antiquaries - de toiles de maître et de livres rares, il composa même une cave  de près d'un millier de bouteilles de vins et spiritueux. Autrement dit familièrement il était pris de "collectionite aigüe", travers familial. Son parc fut aménagé en splendides jardins agrémentés de spécimens rares, d’un lac, de ponts et d’une grotte, créant un Blenheim miniature qui suscita l’envie de la gentry voisine.

Imbu de sa personne et désirant rappeler son ascendant glorieux, il fit accoler les armes supplémentaires et le patronyme de Churchill à Spencer par licence royale en 1817, au décès de son père.

Entre 1798 et 1819, le domaine fut le théâtre d'extravagances et de divertissements insensés. Grâce à des sommes, empruntées en grande partie, 

Manoir de Whiteknights Park

Lithographie du manoir de Whiteknights Park par William Gauci

Brillant mais dépensier compulsif, il fut le grand horloger de la déconfiture de sa famille. Une observatrice renommée de son époque s'écria un jour “Le duc actuel est surchargé de dettes, il ne vaut guère mieux qu’un vulgaire escroc. Il a fallu toute l’autorité d’une cour de chancellerie pour l’empêcher d’abattre tous les arbres de son parc ! "

En outre, menant une vie très dissolue, bien que marié à Lady Susan Stewart - fille du 7e comte de Galloway, gros propriétaire terrien et d'une vénérable famille écossaise alliée aux Stuart - et père de quatre enfants, George multiplia les liaisons dont certaines furent des affaires scandaleuses, faisant la une des gazettes. Il fut considéré comme le “pire des séducteurs prédateurs dont les femmes devaient se méfier.”  

Des observateurs lui attribuèrent au moins 4 maîtresses et 15 enfants illégitimes… "Éloigné de sa femme, le duc, appauvri, fut contraint de se retirer au palais de Blenheim, où il vécut les dernières années de sa vie avec sa maîtresse de longue date, Lady Mary Sturt, avec qui il eut six autres enfants…”  

Une des filles de Winston Churchill, Mary, devenue Lady Soames, relata en détail la vie de cet ancêtre dans The Profligate Duke, c’est-à-dire  Le duc débauché **** .

Dans sa folie, il vendit le précieux manuscrit du Décaméron, traduit et enluminé en 1435-1440 et dans un état parfait, de l’écrivain florentin Boccace, pour le montant - absurde - de 873 guinées (soit 104 300 £ actuelles). Il l'avait acheté pour  la  somme  faramineuse de 2 260 £ ! Toute sa bibliothèque personnelle fut dispersée en plus de… 4000 lots.  

Ridiculisé, le 5e duc survécut grâce à une rente postale de 5 000 £, initialement accordée par la reine Anne à son ancêtre, le glorieux vainqueur de Blenheim !

Par bonheur - si l'on peut dire - le palais et le domaine de Blenheim étaient à l'abri car en entail.

Page du Décaméron

Une page enluminée du Décaméron

Qu’est-ce que l’entail  C'est un ancien terme juridique anglais, qui désignait une propriété reçue en héritage, consistant en biens immobiliers, et qui ne pouvait être ni vendue, ni aliénée par son propriétaire de quelque façon que ce soit, mais qui était juridiquement transmise aux héritiers du propriétaire, après la mort de celui-ci. Son but était de conserver les biens de la famille intacts dans la ligne de succession principale (droit de primogéniture.) Même si ce propriétaire était lourdement endetté. Il pouvait étendre, non amoindrir ce patrimoine.

Très fréquemment le mobilier et les collections d’oeuvres et objets d’art transmises devaient rester dans le domaine, y compris le parc et ce qui le constituait. L’entail existait en vertu du Statute of Westminster II voté en 1285, il n'a été aboli qu'en 1925.

Il protégea momentanément  les richesses de Blenheim dont les fameuses gemmes antiques.

Georges Spencer-Churchill - 6e duc de Marlborough

George Spencer-Churchill - 6e duc 

Il fallut attendre son fils, George Spencer-Churchill (1793-1857), 6e duc, pour que la famille des Marlborough retrouvât (un peu) de prestige et de sagesse, grâce à des mariages d’argent.

Il étudia à Eton et à Oxford dont il sortit docteur ès droits. En 1811, son cousin, John William Blandford, le décrivit comme un "très bon homme qui semblait avoir de bonnes qualités et un bon caractère".

Mais quatre ans plus tard, le futur duc n’avait que 22 ans, le baron Dover, un autre cousin, riche et ambitieux, critiqua son "ivrognerie, son obstination, son indolence, son caractère choquant, sa duplicité et ses mauvaises manières !" qui avaient largement contribué à ruiner ses chances d'obtenir un siège dans l'Oxfordshire.

Car il eut des aventures féminines rocambolesques et quelques naissances illégitimes. Comme son père, “il n'avait que deux sous à sa disposition et faisait preuve d’une moralité de bouc” !

Il se maria en 1819 avec sa cousine germaine Lady Jane Stewart, fille du 8e comte de Galloway, dont il eut quatre enfants, puis après le décès de cette dernière, avec la fille du 4e vicomte Ashbrook. Après le trépas de celle-ci à l'âge de 31 ans, il épousa, en troisièmes noces, une autre cousine, petite-fille du 7e comte de Galloway.  Tout cela faisait quelques dots !

Connu d’abord sous les titres de courtoisie de comte de Sunderland puis de marquis de Blandford jusqu'à la mort de son père, il fut, cependant, un homme politique très actif. Il siégea à la Chambre des Communes de 1818 à 1840. puis succéda à son père comme duc de Marlborough et donc à la Chambre des Lords. Il devint Lord Lieutenant de l’Oxfordshire ; servit aussi dans le cabinet conservateur de Benjamin Disraeli (1804-1881) Chancelier de l'Echiquier et s'allia à la faction ultra-conservatrice.  Il se fit connaître pour deux oppositions majeures : l'émancipation des catholiques en 1829 et l'abrogation des Lois sur les Céréales (The Corn Laws) : mesures protectionnistes encadrant le commerce international des céréales  qui  visaient à protéger les grands céréaliers dont beaucoup étaient extrêmement riches et détenaient le pouvoir politique…

Benjamin Disraeli

Benjamin Disraeli, Lord Beaconsfield  par

Raphaël Tuck

Coupe de l'America régate_autour de l'île_de_Wight

La goélette America et le tracé de sa route lors de la régate du

 Royal Yacht Squadron autour de l'Île de Wight.  La coupe en bas à droite

La vie privée du 6e duc fut marquée par ses activités sportives et les défis de la gestion des affaires de la famille. C'était un sportif passionné, particulièrement en tir, en cricket et en voile. En effet, grand amateur de voile, il fut membre du prestigieux Royal Yacht Squadron. Son yacht, le Wyvern, participa à la toute première course de la Coupe de l'America en août 1851, organisée autour de l'île de Wight,

Mais, les finances des Marlborough furent également mises à rude épreuve durant son titulariat. Il aurait fait des efforts pour rétablir la stabilité financière de la famille, en vain. À sa mort, la situation du domaine fut considérée comme désastreuse. Pour en dissimuler l'ampleur, il aurait brûlé tous les documents pertinents ! 

Détail cocasse : Il stipula dans son testament que ses obsèques ne devaient pas excéder 100 livres sterling !

Heurs et malheurs du 7e duc

Son fils, John-Winston Spencer-Churchill (1822 -1883), comme son père et son grand-père, fit ses études à Eton, puis à Oxford. A sa naissance il détint le titre familial de comte de Sunderland. Puis, plus tard, il fut élevé au titre de marquis de Blandford. Il servit comme lieutenant dans le régiment des yeomen de l'Oxfordshire en 1843 et la même année, il épousa Lady Frances Vane, fille aînée de Charles Vane - de la famille Stewart ; on reste entre soi) - 3e marquis de Londonderry, de la pairie d’Irlande, brillant militaire, aide de camp du roi George III, diplomate remarquable et homme politique dont Sous-secrétaire d'État à la Guerre et des Colonies, marié en secondes noces à Lady Frances Anne Vane-Tempest, riche héritière de vastes propriétés foncières.

Le couple Spencer-Churchill eut onze enfants dont George Spencer-Churchill (futur 8e duc de Marlborough) et RandolphChurchill futur père du ministre Winston Churchill.  Sa fille Anne-Emily deviendra dame de compagnie de la souveraine. 

7e duc de Marlborough

John-Winston Spencer-Churchill

7e duc de Marlborough

Comme le 6e duc, le nouveau duc siégea à la Chambre des Communes puis à la Chambre des Lords et fut nommé Lord Lieutenant de l'Oxfordshire. Il entra au Conseil Privé du monarque en 1866 ainsi qu’au gouvernement conservateur de Lord Derby, puis dans celui de Benjamin Disraeli devenu Premier ministre. C’est cette même année, qu’il fut fait chevalier de l'ordre de la Jarretière par la reine Victoria. Un témoin et biographe le décrivit plus tard comme “un homme public sensé, honorable et travailleur“.  

Cependant, les difficultés financières étaient plus que persistantes. Le 7e duc avait à supporter le poids des dettes de ses prédécesseurs et l’accumulation des dépenses gigantesques et continues que représentaient le palais et le parc à la grandiloquence démesurée, témoins de l’ambition tout aussi démesurée de leurs initiateurs, 150 ans auparavant. Surtout de leur manque de vision à long terme. Soit un véritable tonneau des Danaïdes.

On a vu plus haut qu’il dut se résoudre à vendre l’exceptionnelle collection de gemmes antiques de son arrière-grand-père pour la somme de 10 000 £ sterling - le goût pour l'Antique semble terminé, sauf pour les musées et les grandes institutions - ce fut très insuffisant. 

En 1876, John-Winston fut nommé Lord lieutenant d'Irlande, représentant de la reine et chef de l'exécutif irlandais. Belle ascension ! Son épouse créa un fonds de secours pour contribuer à prévenir les effets de la famine irlandaise de 1879 ***** dont on sait qu'elle fut meurtrière. Pour cela, elle fut nommée Dame de l'Ordre royal de Victoria et Albert par la reine Victoria. Or, si cette position conféra des honneurs au couple, elle fut financièrement médiocre. Et, en 1880, le duc fut contraint de présenter une requête au Parlement pour abolir l'entail sur le palais et ses richesses. L’acte fut réalisé en vertu du Blenheim Settled Estates Act de 1880. Cette terrible décision ouvrit grand les vannes de la dispersion de l'inestimable contenu du palais.

Vente de la Bibliotheca Sunderlandiana

En fut la première victime, l'exceptionnelle bibliothèque dite de Sunderland constituée à Sunderland House, située à Piccadilly à Londres, par Charles Spencer (1675-1722), 3e comte de Sunderland, qui avait épousé Anne Churchill, fille du 1er duc de Marlborough (voir 1er § plus haut). Elle comptait parmi les plus belles bibliothèques privées d'Europe et reflétait le goût d'un aristocrate bibliophile de l'époque “qui fondait son choix sur les critères de rareté, d’esthétique ou d’appartenance, autant que sur les questions de contenu.” Il commença très jeune à acquérir des livres ; en 1693, il acheta la bibliothèque d’un érudit classique puis il acquit ensuite plusieurs autres bibliothèques en bloc ou en partie. Certains libraires étaient mandatés par lui pour dénicher les raretés.

 Premier Livre d'architecture de S. Serlio

Pages du Premier Livre d'Architecture de Sebastiano Serlio

Quelques exemples de ses choix : Sa richesse reposait particulièrement sur des incunables******  (beaucoup sur vélin), une grande série de Bibles dont une latine en deux volumes, première Bible imprimée avec date et enluminures, ainsi que de très anciens et rares testaments ; une première édition des Fables d’Esope, l'édition milanaise de 1478 des Commentaires de César ; les éditions originales des plus grands poètes français, italiens et espagnols des XVIe et XVIIe siècles tels Dante, Boccace dont un exemplaire du Décaméron portant la date de 1471, première édition  datée, Pétrarque et L’Arioste. D'importants ouvrages relatifs à l’ histoire de l'Amérique et à  celle des comtés anglais.  

Egalement, une vaste collection de tracts politiques et religieux anglais et français des XVe et XVIe  siècles ; des Vies de saints, des Livres de droit canon et de droit civil. Mais aussi, les Épîtres d'Horace, imprimées en 1480, les œuvres de l’historiographe Flavius Josèphe, imprimées et enluminées en 1648 ; le Roman du roi Arthus et des Compagnons de la Table Ronde, manuscrit sur vélin ; et de nombreux manuscrits sur papyrus, parchemin et papier du XIIIe siècle avant J.C au XVIIIe siècle de notre ère. Comme certains de Cicéron et de Lucrèce ou provenant de monastères comme l’abbaye de la Chaise-Dieu en France

Page de La Guerre_des_Juifs,_Flavius Josèphe

 La prise de Jérusalem, enluminure de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe  Musée Condé

Page de Pantagruel - Rabelais

Page de titre du Pantagruel de Rabelais

Une autre rareté : de Sebastiano Serlio Le Premier Livre d'Architecture et Le Second Livre de Perspective, traduits par Jehan Martin. Les 2 édités à Paris en 1545. Serlio, architecte et sculpteur né à Bologne, fut appelé à la cour de France par François Ier en 1541 pour collaborer à la construction du palais de Fontainebleau. 

A noter aussi, les éditions de 1535 de Pantagruel et de La Vie inestimable du Grand Gargantua, père de Pantagruel, de François Rabelais, publiées sous pseudonyme.

Roman du  roi Arthus et les chevaliers de la Table Ronde

Double page enluminée du Roman du roi Arthus et des Compagnons de la Table Ronde,

avec dédicace acrostiche au roi Charles VIII - BNF

Charles Spencer nourrissait une vraie passion pour la littérature; il passait tous ses loisirs dans la bibliothèque  d'Althorp. “Sa carrière politique et sa carrière de collectionneur étaient d’ailleurs intimement liées”. Et “le plus gros de sa collection avait  atteint, à Sunderland House, à Londres, le nombre de 20 000 volumes précieux à sa mort en 1722” . Une autre part était conservée à Althorp. Après sa disparition, la bibliothèque passa en héritage à son fils aîné, Robert, 4e comte de Sunderland  qui vendit - déjà en 1726 - de nombreux manuscrits au roi de Portugal Joao V le Magnanime, lire Portugal, le Joyau de Coïmbra.

À la mort de Robert, la bibliothèque de Sunderland passa à son frère cadet, Charles Spencer (1706-1758), qui lui succéda comme 5e comte de Sunderland et qui hérita le duché de Marlborough à la mort de sa tante Henrietta en 1733 (voir § plus haut). En 1749, ce 3e duc de Marlborough partagea son contenu entre les deux branches de la famille, au palais de Blenheim et à Althorp. (Celle d’Althorp fut vendue en 1892 par les Spencer à la riche veuve d’un magnat du textile de Manchester, qui constitua ainsi le fonds le plus ancien de la Bibliothèque John Rylands dans cette même ville.)

Dans son testament, le sage 4e duc de Marlborough avait pris des dispositions pour soustraire un tel trésor à l’inconséquence de son fils dépensier George Spencer-Churchill.

La bibliothèque disparut dans une série de ventes menées en 1881, 1882 et 1883, en… 13 858 lots ! qui rapportèrent 56 581 £ sterling - soit environ 8 690 000 £ actuelles - dont 33 000 £ furent payées par Bernard Quaritch seul, célèbre libraire-collectionneur londonien qui avait bâti le plus important commerce de livres anciens au monde et dont l’officine existe toujours.

Ont réalisé des enchères  fabuleuses : le Roman du roi Arthus et des Compagnons de la Table Ronde, le Décaméron de Boccace, ainsi que la première édition enluminée et datée De Civitate Dei (la Cité de Dieu) de Saint-Augustin, imprimée en 1475 sur vélin par Nicolas Jenson, imprimeur vénitien recherché pour la qualité et la beauté de son travail.

Parmi les acheteurs, il y avait bien sûr le British Museum, la Bibliothèque nationale de France, des universités et des bibliophiles privés français tels que le couturier et collectionneur Jacques Doucet et surtout le duc d’Aumale, qui fit reconstruire le château de Chantilly - légué par le dernier prince des Bourbon-Condé - et y aménagea un extraordinaire “cabinet des livres” abritant un trésor de 19.000 volumes, dont 700 incunables, 2500 ouvrages du XVIe siècle, ainsi que 1500 manuscrits. Que l’on peut visiter.

La Cité de Dieu - Saint-Augustin

Une page enluminée  de  La Cité de Dieu de Saint-Augustin

Le séjour de la famille du 7e duc en Irlande prit fin avec la défaite de Disraeli aux élections de 1880. Président d’une  organisation caritative qui apportait aide et soutien aux anciens marins marchands et pêcheurs ainsi qu'à leurs veuves, il reprit ses fonctions débutées en 1858. Il s’éteignit subitement à Londres en juillet 1883, trois mois après la dernière vague de dispersion de la bibliothèque.

  Qu'en était-il des revenus agricoles de la famille ?

La même année, les revenus des Spencer-Churchill ralentirent en raison de la dépression agricole qui avait débuté en 1871. La crise toucha surtout l'agriculture et les industries du lin, du bois et de l’alimentation. Les prix chutèrent fortement. “De 1871 à 1880, les fermiers anglais n’eurent que deux années satisfaisantes. Pendant les huit autres, ce ne fut que détresse : trop de pluie, peu de soleil ; on fit peu de grain qui mûrit mal et fut à peine vendable ; les fourrages eux-mêmes ne valaient rien et les bêtes se refusaient à les manger ; et la pourriture fit des ravages dans les troupeaux de moutons.”

Les pertes subies par les fermiers de Grande-Bretagne pendant les années 1873 à 1880 furent considérables. En outre, l’Amérique envoyait son blé en masse, dont la production avait très rapidement augmenté depuis 1870. En 1883, certaines des puissantes entreprises américaines qui dominaient ce commerce en firent d’immenses stocks, comptant ainsi provoquer la hausse en Europe et en tirer de beaux profits. C’est ce qu’il se passa. La forte concurrence des blés américains fit fléchir les prix sur les marchés britanniques.  Les exploitants eurent de la peine à trouver des fermiers et furent contraints de baisser fortement les loyers.

De surcroît, le prix des propriétés rurales avait beaucoup baissé depuis 1878, or, elles ne trouvaient d’acheteurs à aucun prix. Les herbages seuls qui, heureusement, couvraient de larges surfaces conservaient leur ancienne valeur. Tous ces événements aggravèrent les problèmes de la famille.

D’autant plus qu’elle n’encaissait pas de revenus immobiliers - forcément croissants - comme les vieilles familles ducales, tels les ducs de Bedford mentionnés ci-dessus, de Westminster, de Devonshire, de Richmond, de Beaufort etc.

Le 7e duc initia la fonction de fossoyeur des biens les plus précieux des Marlborough ; son fils George-Charles Spencer-Churchill devenu 8e duc la poursuivit allègrement.                                                  

Né en 1844, il était le frère aîné de Randolph Churchill (donc oncle de Winston Churchill) et, comme ses prédécesseurs, il avait été titré comte de Sunderland puis marquis de Blandford jusqu’au décès de son père en 1883. Il fit ses études à Eton mais en fut expulsé ! Puis il rejoignit l'armée et devint lieutenant en achetant une commission, en 1863, aux Royal Horse Guards, la cavalerie de la Garde de la Maison du Souverain. En 1883, il succéda à son père à la Chambre des Lords. Avec lui les ventes Marlborough continuèrent de plus belle, car dès 1884, il se défit de deux propriétés familiales.

Homme fantasque et instable, Marlborough se maria deux fois. En 1869, il épousa Lady Albertha Hamilton, fille de James Hamilton, 1er duc d'Abercorn, homme d'État conservateur, bardé de titres et d’honneurs, qui servit deux fois comme Lord Lieutenant d'Irlande et qui fit un beau mariage en épousant une fille de John Russell, 6e duc de Bedford… (voir plus haut les ducs de Bedford).

Le couple Marlborough eut quatre enfants dont Charles, futur 9e duc de Marlborough. Mais, alors qu'il était marié à Albertha, il eut un fils illégitime, en novembre 1881, de l’épouse du 7e comte d'Aylesford lequel demanda le divorce, ce qui occasionna un beau scandale en haut lieu.

C’est finalement le mariage de George-Charles avec Lady Albertha qui fut annulé le 20 novembre 1883 par pétition d'Albertha elle-même.   

8e duc de Marlborough

Portrait de George-Charles 8e duc, en chromolithographie pour Vanity Fair

en 1881

Catalogue de vente tableaux Blenheim

Encore de Van Dyck : 9 portraits plus Le Christ et les petits enfants, extraits d'une importante quantité d'oeuvres de ce peintre. Cette vente fabuleuse s’effectua sur 6 jours ; partirent aussi des Breughel, Holbein, Jordaens, Snyders, Ruysdael, Teniers l’Ancien, une étonnante série de 120 panneaux de David Teniers le Jeune.********  Blenheim depuis 1728). De Rembrandt, le célèbre La femme adultère, aujourd’hui à la National Gallery, Des Claude Lorrain, des Lancret et des Watteau dont Les plaisirs du Bal-Le Bal champêtre, un Godfrey Kneller, un Portrait du 4e Duc de Bedford (beau-père du 4e duc !) par Gainsborough, des Peter Lely, des Stubbs et des Reynolds.

Peu de temps après, le duc se résolut à vendre un très important lot de peintures parmi celles qui constituaient le fonds artistique et historique de Blenheim..

Alors, plusieurs  chefs d’oeuvre disparurent au fur et à mesure sous le marteau de la maison Christie, Manson & Woods, comme la pièce majeure  Autoportrait de Rubens avec sa femme Hélène Fourment et leur fils qui avait été offerte en remerciement par la ville de Bruxelles au 1er duc en 1704, visible aujourd’hui au M.M.A. de New York.

Egalement, le fameux retable Ansidei représentant La Vierge au Trône avec l'Enfant, de Raphaël (adjugé 70 000 £ au bénéfice de la National Gallery de Londres.)

Un autre Rubens : Le départ de Loth et de sa famille de Sodome,  don de la ville d’Anvers au Grand Marlborough.  Ainsi que 6 autres Rubens. Un Van Dyck Portrait équestre de Charles Ier parti à 17 500 £. aussi à la National Gallery. 

Van_Dyck-Portrait équestre de Charles 1er

Van Dyck - Portrait équestre de Charles 1er

1637-38 

Autoportrait Rubens et sa femme Hélène

Autoportrait de Rubens avec sa femme Hélène Fourment et leur fils - MMA de New-York

Il semblerait que les sommes considérables qui en résultèrent - selon les normes de l'époque - n'étaient pas parvenues à couvrir les dettes. Les frais occasionnés par la gigantesque demeure  et un train  de  vie à  assumer  se maintenaient au-delà des ressources des Marlborough. La parcimonie et la gestion en bon père de famille n'avaient pas de sens chez les Marlborough !          

Rembrandt - La femme adultère

Scène centrale de  La Femme Adultère de Rembrandt - huile sur bois 

1644 - National Gallery Londres

David Teniers le jeune-Apollon et Marsyas

Apollon et Marsyas par David Teniers le Jeune, huile sur bois vers 1650 de la série de 120 panneaux commandée par l'archiduc Léopold Guillaume des Pays-Bas

C’est alors que l’opportuniste George-Charles rencontra une riche américaine Lilian Warren Price et inaugura la série de mariages avec des héritières fortunées américaines. Léonard Jerome - homme d’affaires et père de Jennie Spencer-Churchill, mère de Winston Churchill - avait présenté Lilian au divorcé George Charles lors de sa visite à New York. Ce dernier l’épousa en 1888 à New-York (comme on l’a lu dans l’article L’éblouissante bibliothèque de Blenheim). Le lendemain ils embarquèrent pour l’Angleterre. Dès leur arrivée, le duc déterminé à ne pas perdre son argent, insista pour une troisième cérémonie à l’état civil de Mayfair, afin que le mariage soit reconnu par toutes les autorités !

Chose rare, elle eut la “sagesse” de garder la maîtrise de sa fortune et d'être l'égale de son mari dans les décisions relatives à l'utilisation de leurs revenus.

Watteau - Les plaisirs du Bal-Le Bal champêtre

J.A. Watteau - Les plaisirs du Bal -Le Bal Champêtre

Lily Warren Price-8e duchesse de Marlborough

Photo de Lillian devenue 8e duchesse de Marlborough

C’est elle qui finança le beau caprice musical qui trône toujours dans la Long Library. Un investissement insignifiant pour Madame ! Le duc décéda en 1892, à l'âge de 48 ans, au Palais de Blenheim , dans des circonstances jugées bizarres, selon le New York Tribune qui suivait de près cet événement. Sa mort survint, paraît-il "des suites des effets des vapeurs de chloroforme dégagées par le liniment avec lequel il lavait la tête de la duchesse  Lily".

Lorsque le jeune Charles Richard John Spencer-Churchill, 9e duc de Marlborough (1871-1934) reprit le flambeau, en 1892, à l'âge de 21 ans, les terres continuaient de générer des revenus insuffisants.

La vie du 9e duc - et celle des duchesses - est un roman 

9e duc de Marlborough

Photo de Charles Richard John Spencer-Churchill, 9e duc, vers la cinquantaine

Charles Spencer-Churchill suivit des études au Winchester College, puis à Cambridge. Après la mort prématurée de son père, il put entrer à la Chambre des Lords et accéda au Conseil privé de la Reine en 1899. Officier des Queen's Own Oxfordshire Hussars, il combattit dans la Seconde guerre des Boers (Afrique du Sud 11 octobre 1899 - 31 mai 1902), en tant que capitaine du personnel dans l’Imperial Yeomanry, dont il revint couvert de gloire.    

Il entama alors une carrière fulgurante de haut fonctionnaire : Trésorier-payeur général jusqu'en 1902 - la même année il fut fait chevalier de l’Ordre de la Jarretière - puis Sous-secrétaire d'État aux Colonies de 1903 à 1905. Pendant la Première Guerre mondiale, il reprit le service actif et servit en tant que lieutenant-colonel de l'état-major et combattit dans les tranchées en France en compagnie de son cousin Winston Churchill.

Plus tard, Lloyd George le nomma Secrétaire adjoint parlementaire du Conseil de l'agriculture et de la pêche jusqu’en 1918. Le duc fut également nommé Lord Grand Intendant au couronnement du roi Édouard VII en 1902 (titre prestigieux attribué temporairement pour un jour de couronnement). Il fut, comme ses prédécesseurs, Lord lieutenant de l'Oxfordshire jusqu’en 1934.

L’association de la vanité et du compte en banque

Vu l’état financier de son domaine, le duc concéda que la seule solution possible pour sauver sa famille d’une énième disgrâce  était de contracter un mariage arrangé et bien nanti. Une première tentative avait échoué lorsque Muriel Thetis Wilson, fille du propriétaire d’une compagnie maritime britannique, rompit leurs fiançailles alors que le duc en était fort épris. C‘était une femme admirée, pleine de talents et grande amie de Winston Churchill.

Or, à la faveur d’un voyage à New-York où il fit sensation parmi les happy-few lors d'un grand bal de célibataires, donné en son honneur à Marble House à Newport - la villa princière des Vanderbilt qui jouxtait celle de Mme Astor, rivale d’Alva Vanderbilt, en luxe et en extravagances mondaines - il fut présenté à Consuelo, fille de l’homme d’affaires multimillionnaire américain William K. Vanderbilt, roi des chemins de fer, propriétaire de nombreux domaines aux Etats-Unis et en France, de haras, d’une écurie de courses et d'un énorme et laid hôtel particulier en plein New-York.

Cet homme était le petit-fils du célèbre self-made man Cornelius Vanderbilt qui bâtit la fortune familiale dans la construction maritime et les chemins de fer au XIXe siècle.

Marble House-maison de campagne des Vanderbilt

Vue de Marble House, maison de campagne des Vanderbilt à Newport

Consuelo Vanderbilt en rome de mariée

Consuelo devenue duchesse de Marlborough

Élevée à demeure par des gouvernantes et des précepteurs, Consuelo (1877-1964) reçut l’éducation classique d’une jeune fille qu’il était primordial de “bien marier”, c’est-à-dire à une famille aristocratique prestigieuse, de préférence britannique. Alva Vanderbilt mit tout en oeuvre pour rapprocher les jeunes gens, 

En conséquence, Consuelo fit son entrée dans le monde lors de la season de Londres. On chargea l’influente Lady Mary Paget de la chaperonner dans la perspective de fondre sur un parti honorable. Deux candidats se firent connaître dont Charles Spencer-Churchill, 23 ans. Madame mère fit son choix et le 6 novembre 1895 Consuelo épousa le 9e duc de Marlborough à l'église Saint-Thomas de Manhattan, dans un faste absolu.

Vogue, la revue mondaine de Manhattan en donna un compte-rendu détaillé de la cérémonie, mentionnant "l'église décorée de plusieurs milliers de fleurs blanches… ; robe de la mariée en satin, tulle et dentelle…  richement ornée de guirlandes et de bouquets de fleurs d'oranger ; long voile en dentelle de Bruxelles, fixé à un diadème en couronne ; traîne de cinq mètres de long… demoiselles d'honneur aux robes blanches"...

"Lunch  donné à la maison des Vanderbilt, où on lut des télégrammes de félicitations, dont ceux de la reine Victoria et du prince de Galles ; décorations de la maison plus profuses que celles de l'église. ; salons transformés en jardin de roses, lys et chrysanthèmes et salle à manger ornée de fleurs roses et blanches. Parmi les cadeaux dévolus à la mariée, une ceinture en or sertie de diamants de son mari et un rang de perles, chacune d'un demi-pouce de diamètre, offert par Alva, d'une valeur immense. On dit que, au total, pas moins de 80 000 £ ont été dépensées pour cette occasion,“ soit 1 532 500 euros actuels. !

Il s'agissait de faire les choses avec panache ! 

Diadème de Consuelo offert par sa mère pour son mariage

Le diadème en couronne de perles et diamants

Cependant, on  raconta que Consuelo, devenue “dollar princess”, pleurait derrière son voile et que, bien des années plus tard, Alva Vanderbilt admit : "J'ai forcé ma fille à épouser le duc.". Elle l'a vendue comme une pouliche hors de prix. Son mari n'était-il pas propriétaire de haras ? 

Vue sur la transaction

Sunderland House-Londres, ayant appartenu aux Vanderbilt appartenu aux

Sunderland House , quartier de Mayfair, Londres

William K. Vanderbilt était fort riche puisqu’en 1885, il avait hérité de son père 55 millions de dollars (l'équivalent d'environ 1,9 milliard de dollars d’aujourd'hui). La transaction fut à peu de choses près celle-ci :

Un règlement matrimonial de 5 000 000 $ pour sa fille Consuelo en 1895, composé 

- d'un fonds fiduciaire de 2 500 000 $ au profit du 9e duc de Marlborough et de ses descendants; 

- d'une allocation annuelle de 100 000 $ au profit de Consuelo du vivant de son père, assortie d'un engagement à verser 2 500 000 $ sur sa succession après son décès.

En outre, 2 500 000 $ furent investis par Vanderbilt lui-même, entre 1900 et 1904 - n’ayant pu acquérir Marlborough House dont le terrain appartenait  à la Couronne - dans l’achat d’un emplacement dans le centre de Londres pour la construction et l'ameublement d’ un imposant  hôtel particulier baptisé Sunderland House en hommage aux ancêtres Sunderland.

En 1912,  soit 17 ans plus tard, un fonds fiduciaire supplémentaire de 5 000 000 $ fut constitué en faveur de Consuelo et de ses descendants.

Par voie de conséquence, le palais de Blenheim ne tarda pas à retrouver un peu de sa splendeur. Divers éléments de la structure du bâtiment, dont les toitures, furent restaurés ; un indispensable confort moderne fut installé, du mobilier fut acquis ainsi que des livres et des oeuvres d'art pour présenter une bibliothèque décente, l’ancienne, comme on le sait ayant disparu sous le marteau des commissaires-priseurs, 15 ans auparavant. Et l’on conçut des jardins à la française au pied du palais.

Cinq ans plus tard,  une surprise attendait Charles. En effet,  après le décès du 8e duc en 1892 et le remariage de sa veuve en 1895, avec Lord William Beresford,  Lily intenta un procès à son ex-beau-fils, Charles Spencer-Churchill, afin de récupérer les sommes dépensées pour l’ amélioration et l’embellissement de Blenheim ! Le New York Times, annonça, le 28 octobre 1900 : "Bien après le mariage du duc avec Mlle Consuelo Vanderbilt, Lady William Beresford (anciennement duchesse de Marlborough) - qui se disait snobée par sa compatriote - a intenté une action en justice contre le jeune duc de Marlborough pour récupérer l'argent qu'elle a dépensé pour améliorer le palais de Blenheim du vivant du défunt duc. L'affaire fut initialement évoquée lorsque le duc actuel accéda au titre, mais grâce aux relations amicales entre le duc et sa belle-mère, elle fut temporairement arrangée." 

Il est peu probable qu’elle aurait eu gain de cause, car ainsi qu’il l'a été dit plus haut, elle avait gardé la gestion de sa fortune personnelle, les décisions liées aux dépenses pour le palais étaient donc bilatérales,

 Consuelo et son fils  Ivor par Giovanni Boldini

Charmante composition de Consuelo et son fils cadet Ivor par Giovani Boldini

9e duc de Marlborough et sa famille par John Singer Sargent

Portrait de la famille du 9e duc, avec buste de l'ancêtre Marlborough par John Singer Sargent

La famille s’agrandit - Tout le monde attendait l’héritier avec impatience, à commencer par la duchesse douairière qui posa un jour cette détestable question à sa belle-fille : “ Ton premier devoir est d'avoir un enfant, et un fils, car il serait intolérable que ce petit prétentieux de Winston (Churchill, le cousin, fils de Randolph !) devienne duc. Es-tu enceinte ?” Consuelo finit par l'être et donna naissance à John Albert William Spencer-Churchill, futur 10e duc de Marlborough, en décembre 1897.  Un autre fils suivit, Ivor, en 1898.

En 1905, le duc immortalisera sa famille en commandant un ambitieux tableau, très conventionnel mais très élégant, au peintre John Singer Sargent (1856 - 1925) - qui connaissait déjà les Vanderbilt - dans le but de faire pendant à celui du 4e duc (cf ci-dessus) que l’on peut confronter dans un salon d’apparat du palais de Blenheim. Si l'on peut comparer les oeuvres, inutile de comparer les ducs ! Le 4e duc était un aristocrate de grande classe, sensible et cultivé. Il fit un mariage égal et solide. 

Or, dès janvier 1900, le mariage sans amour entre le duc et Consuelo s'était mit à traverser des périodes tumultueuses et chacun allait chercher, de son côté, une épaule compatissante.

Le duc tomba sous le charme d’une certaine Gladys Deacon (1881-1877) fille d’un riche fabricant de textiles de Boston vivant en Europe. Autre Américaine que Consuelo lui avait présentée et dont elle s'était liée d'amitié. Il en fit rapidement sa maîtresse. Elle était si belle que même Marcel Proust aurait eu cette réflexion : “Je n’ai jamais vu une fille avec une telle beauté, une intelligence aussi magnifique, une telle bonté et un tel charme ! “ 

Débuta alors une situation vaudevillesque. Consuelo quitta son mari en 1906 et s’ensuivit une séparation légale retentissante, prononcée en janvier 1907. Immédiatement, le roi Édouard VII écrivit à Winston, cousin germain du duc, pour lui demander d'informer le duc et la duchesse qu'ils “ne devaient assister à aucun dîner, soirée ou réception privée en présence de Leurs Majestés“.

À propos de leur séparation, Consuelo écrivit : “La vie commune ne nous avait pas rapprochés (...). La tension nerveuse qui tend à croître entre des personnes de tempéraments différents, condamnées à vivre ensemble, avait atteint son paroxysme.“ Consuelo s'installa à Sunderland House à Londres où elle milita pour les droits des femmes et ceux des enfants. 

Gladys Deacon par Giovani Boldini Gladys. 1916.jpeg

Portrait de Gladys

Deacon par Giovani Boldini

Hôtel particulier du couple Vanderbilt-Balsan à Paris

Hôtel particulier construit  à Paris par René Sergent  en  1910, acheté par Consuelo, en 1922,  devenu résidence de l'ambassadeur de l'Inde

en France en 1948

Le divorce, prononcé en 1921, permit à Charles d’épouser sa maîtresse -à Paris - et de déclarer : “Je pense que Gladys et moi serons heureux ensemble. C'est une femme remarquable, qui a le don d'attirer à elle toutes les classes sociales parisiennes, ce qui n'est pas une mince affaire. Hommes politiques, artistes, fées de mai, tous affluent pour la voir !”

Pour peu de temps, car les accusations d’infidélités et le tempérament explosif de la nouvelle duchesse se heurtèrent rapidement à ceux de son mari. Ils firent chambre à part et s’ignorèrent quand, par malheur, ils se croisaient dans la propriété. La haine grandit et Madame fit savoir qu’elle dormait avec un pistolet sous son oreiller pour repousser les avances du duc !

En 1931, le duc quitta Gladys pour s'installer à Londres et se consacrer entièrement aux courses hippiques.

Il confia à Winston avec "délicatesse"  : "Comme vous l'avez sans doute remarqué ces derniers temps, j'ai davantage confiance dans les performances des quadrupèdes que dans celles des bipèdes."  En mai 1933, il contraignit Gladys à quitter le palais. Mais il ne parvint à ses fins qu'en coupant l'électricité dans le bâtiment ! 

Le 9e duc décéda à  62 ans en juin 1934 au palais de Blenheim qu'il avait réintégré. Winston lui  rendit hommage dans le Times, le décrivant comme son “ ami le plus ancien et le plus cher “.

Son fils, John Albert William Spencer-Churchill, marquis de Blandford et comte de Sunderland, devint 10e duc de Marlborough.

Collectionneuse de demeures 

Consuelo, quant à elle, se remaria en juillet 1921 à Londres avec un français, le colonel Jacques Balsan (1868-1956), un des pionniers de l’aviation, qui acheva la Première Guerre mondiale à la tête de la mission française aéronautique basée à Londres. Breveté de l’Aéro-club de France, il contribua à la diffusion du sport aéronautique. Consuelo - dont on sait qu’elle bénéficiait d’une rente paternelle considérable - acheta une propriété à Èze dans les Alpes-Maritimes. Elle y fit construire le "château" Lou Sueil (Le Soleil en occitan), inspiré du monastère du XIe siècle du Thoronet et ceint d’un grand parc, par l’architecte et jardinier Achille Duchêne, pour se reposer et recevoir nombre d’intellectuels, artistes, aristocrates et hommes politiques de passage sur la Côte. 

Château Balsan ou villa Lou Sueil à Eze

Villa Lou Sueil ou Château Balsan à Eze (Alpes-Maritimes)

et ses jardins à l'italienne

A Paris, elle fut très active et acquit un hôtel particulier de style trianon, en bordure du Champ de Mars, construit en 1910, dans lequel le couple mena  une vie mondaine à caractère culturel - on y  croisait des écrivains comme H. G Wells, J.M. Barrie ou George Bernard Shaw - et philanthropique. En effet, grande philanthrope, Consuelo s’associa à de nombreuses œuvres caritatives. Elle fut avec Winnaretta Singer, Princesse de Polignac - une des héritières de l'entreprise de machines à coudre Singer (qui eut une action de mécénat considérable sur le monde musical de la première partie du XXe siècle) à l’origine de l’importante collecte de fonds qui aida la Fondation Maréchal Foch à construire l’Hôpital Foch à Suresnes, dans l’entre-deux guerres. Celle-ci bénéficiait déjà de l'apport de nombreux donateurs américains.

Hôpital Foch à Suresnes

Vue d'ensemble de l'Hôpital Foch avec, à gauche,  le pavillon anglo-normand portant la dédicace à Consuelo Balsan. 

Elles furent pour cela soutenues par le Comité des Dames (femmes philanthropes) et considéraient que l’ argent était fait pour être partagé.... sans jamais mettre cet acte en avant.

L’hôpital fut conçu sur un terrain de 2 ha avec villa ayant appartenu à Charles-Frédéric Worth, le grand couturier de l’Impératrice Eugénie. En 1892, son fils Gaston Worth avait fait ériger pour lui un  pavillon anglo-normand, qui fut conservé et nommé a posteriori "Pavillon Consuelo Balsan" en l’honneur de Consuelo. L’établissement se voulait à la pointe en matière de soins, de techniques et de confort, sur le modèle américain. Il fut inauguré en octobre 1936, en présence de la veuve du Maréchal Foch et reconnu comme l’Hôpital le plus moderne de France. 

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Le cottage Garden Side dans les Hamptons

À la fin des années 1930, fuyant l'avancée des nazis vers Paris, le couple Balsan quitta la France ; il ne revint pas après la guerre. Il s’établit définitivement en 1940, d'abord dans un appartement des Waldorf Towers à New-York, mais posséda, bientôt, plusieurs résidences sur le territoire américain. 

Comme une vaste demeure, Casa Alva, qui l'attendait déjà dès 1934, acquise en Floride et située près de la splendide villa de son frère Harold, conçue par le même architecte.

Puis, en décembre 1940, le couple s’installa sur la rive nord de Long Island et acheta une demeure néo-géorgienne de trente pièces à East Norwich, revendue après le décès de Jacques Balsan. Simultanément, il acquit un immense duplex  à Sutton Place South à New-York qui leur permit de vivre avec style et d’y recevoir lors de ses séjours. Il fallut donc une nouvelle résidence d’hiver ! Au début de 1956 - année funeste pour Consuelo où elle perdit son fils cadet Ivor et son mari à deux mois d’intervalle - le couple mit la main sur une villa néo-classique impressionnante à Palm Beach en Floride qui sera vendue aux enchères avec son contenu après le décès de Consuelo en 1964.

Consuelo dans un des salons de Garden Side

Consuelo à Garden Side (Etat de New York)

Son dernier caprice - Consuelo a atteint 80 ans - est un cottage de sept chambres construit en 1873 à Southampton, dans l'État de New York, baptisé Garden Side, authentique demeure des Hamptons, incarnation du style américain de la région. Elle y finit ses jours, y recevant beaucoup, souhaitant maintenir un train de vie fastueux.  

Elle prit le temps de rédiger ses mémoires, intitulés The glitter and the gold, (signifiant en français Tout ce qui brille n’est pas or) publiés en janvier 1952. Très évocateurs, ils permettent de se plonger dans l’atmosphère Gilded Age américaine.

Duc, militaire et ... guide touristique

Futur 10e duc de Marlborough en 1920

Photo du futur 10e duc publiée dans la presse  lors de son mariage en  1920

La succession du père de Consuelo - qui décéda en 1920 - était plus que généreuse :

- à Consuelo, une part de 33,33 % d'un fonds fiduciaire de 5 000 000 $ constitué par son grand-père, William H. Vanderbilt dans son testament au profit du père de Consuelo.  ;

- aux fils de Consuelo, encore Lord Blandford et Lord Ivor Spencer-Churchill , 1 000 000 $ chacun et un fonds fiduciaire commun de 900 000 $... Après son décès, Blenheim et ses occupants étaient à l’abri. Et pourtant...

Elevé dans un contexte familial plus que chaotique, John (1897-1972) fit ses études à Eton dès 12 ans où il s’imprégna du principe selon lequel les individus de “rang élevé” dans la société ont le devoir de se comporter avec honneur et générosité avec ceux de condition “inférieure (!)” qu’il respecta. Il avait probablement hérité l'empathie de sa mère.

Il entra à Oxford, mais brièvement car ses études furent interrompues par son engagement dans l’armée à 18 ans, déjà nommé lieutenant au 1er Régiment de la Garde Royale début 1914. Lequel régiment fut déployé en France dès août 1914 - au déclenchement de la Première Guerre mondiale - et participa aux combats en Belgique. John prit part aux premières opérations mobiles peu avant la "guerre de tranchées". Durant son service sur le front occidental, il fut promu capitaine. 

Son expérience témoigna d’une immense bravoure car il avait fait preuve d’une conduite exemplaire sur un théâtre d’ opérations sans pitié où les officiers aristocrates étaient exposés aux mêmes dangers que les simples soldats.

Il se maria avec l'honorable Alexandra Cadogan en février 1920. Fille de Henry Cadogan, vicomte Chelsea, officier dans l'armée britannique et député, fils de George Henry Cadogan, comte Cadogan, riche promoteur immobilier au coeur de Londres. Ils eurent cinq enfants dont John George Vanderbilt Spencer-Churchill, né en 1926, futur 11e duc de Marlborough. A la mort de son père, il occupa le siège familial à la Chambre des Lords jusqu’à son décès en 1972.

Autre engagement : en 1937,  il fut nommé Grand Intendant de l’Université d’Oxford, poste qu’il tint  jusqu’à 1972, charge honorifique et consultative destinée à épauler le chancelier dans ses fonctions.

Le 10e duc de Marlborough, son épouse et ses aînés en 1935

Le 10e duc, son épouse et trois de leurs enfants dont le futur 11e duc - photo de 1935 

National Portrait Gallery

Le 10e duc de Marlborough en 1934

Photo du 10e duc en 1934, alors officier

de liaison militaire.

Une personnalité du XXe siècle - Durant la seconde guerre mondiale, le 10e duc servit comme lieutenant-colonel dans la Yeomanry de l’Oxfordshire, puis il fut orienté vers une fonction non combattante, celle d’officier de liaison militaire auprès des forces américaines stationnées en Grande Bretagne. Celles-ci étaient importantes puisqu’en mai 1944 20 divisions de combat et plus de 100 groupes aériens étaient arrivés, formant , au total, avec ceux encasernés, une armée considérable de 1,5 million d’hommes.... Le rôle du duc avait pour objectif de renforcer la préparation des opérations d’envergure comme le débarquement en Normandie.

Pour cela, il s’appuya sur ses réseaux américains - riches et étendus - constitués de ses cousins et parents maternels, les Vanderbilt. Il n’exerça pas de commandement, mais  il contribua à l’efficacité de la machine de guerre grâce au  soutien logistique de la coalition Britanniques/Américains mise en place.

On a vu également dans l’article L’éblouissante Bibliothèque de Blenheim comment, pendant ces terribles événements, il mit sa demeure, à la demande de son cousin Winston, à la disposition d'un collège entier puis de plusieurs services sensibles du gouvernement britannique.

Un duc chef d’entreprise - Il fut dit plus haut que Blenheim et ses occupants étaient, d'une certaine façon, à l’abri, mais… l’héritage fut immédiatement grevé de lourds droits de succession, les taux sur les grandes fortunes atteignant quasiment 40%. Ce qui mit à rude épreuve la trésorerie déjà fragilisée par la crise agricole qui se prolongeait (cf § Qu’en était-il des revenus agricoles de la famille ?) révélant des revenus insuffisants pour compenser les impôts et les déficits. Le palais exigeait chaque année des frais d’entretien énormes en raison de la superficie du bâtiment et surtout de l’obsolescence des structures qui dataient du début du XVIIIe siècle. 

Ouverture du Palais de Blenheim en avril 1950

 Prise depuis un toit,  photo de la file d'attente devant l'entrée du palais le 1er jour de l'ouverture

du bâtiment  le 3 avril 1950

En outre, à la fin de la guerre, l’inflation fut galopante, comme dans beaucoup de pays ! Ce qui contraignit le duc à se séparer de terres et de propriétés.. Il faut savoir qu’entre 1945 et 1970 environ 1000 demeures de campagne avaient disparu de Grande-Bretagne ! En 1949 le duc décida alors une diversification des activités de ce qui devint “l’entreprise Blenheim”. Grâce au pragmatisme remarquable qui le caractérisait, il affronta l’ensemble des difficultés avec détermination et méthode et ouvrit le palais et son parc au public moyennant un droit d’entrée.

Ceci permit, dès la première année, de faire face aux droits de succession. Le duc en personne guida les visites le jour même de l’ouverture le 3 avril 1950. Des centaines de visiteurs se pressèrent dans la grande cour du Palais ce jour d’ avril 1950, moment de grande fierté pour le couple Marlborough et le personnel chargé de remettre en parfait état la Grande Salle de marbre, la Longue Bibliothèque et les immenses Salons. “L’entreprise” finit par acquérir une stabilisation financière.                                                                                               

L’initiative du duc jeta ainsi les bases de l’ inscription de Blenheim au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987, pour sa valeur universelle exceptionnelle.

Actuellement,  ce sont des milliers de personnes qui affluent chaque année au palais, devenu une des attractions touristiques les plus courues de Grande-Bretagne et une source d'inspiration pour la réalisation de nombreux et divers événements privés ou officiels, nationaux et internationaux.

C’est ainsi qu’il accueillit, en juillet 2024, le 4e Sommet de la Communauté politique européenne, réunissant les représentants au plus haut niveau des 46 états du "continent" européen.

Grâce au 10e duc,  né en…. 1897,  Blenheim entra, très honorablement, dans le XXI e siècle.

Sommet de la Communauté politique européenne à Blenheim Palace en 2024

Participants du 4e Sommet de la Communauté politique européenne en 2024

Delphine d'Alleur - 2026

Notes 

* L'Hôpital des Enfants-Trouvés correspond à la vague d'activités philanthropiques qui déferla sur l'Angleterre au XVIIIe siècle.”  Quand George II monta sur le trône, son épouse, Caroline, se montra sensible au sauvetage des enfants abandonnés. En octobre 1739, le roi signa une charte.. Gouverneurs et tuteurs de cette fondation se réunirent pour recevoir la charte le 20 novembre 1739.. Parmi eux figuraient de nombreuses personnalités, l'aristocratie étant représentée par des ducs et des comtes, évidemment donateurs. 

 ** Les possessions ecclésiastiques, à cette époque, formaient autour de la ville un cercle ininterrompu qu’il était presque impossible de briser 

*** Pouvant servir de sceau afin de sceller  des documents à la cire

****  Ed. Collins Londres - 1987 

***** Cette catastrophe fut en grande partie le résultat de 50 années d'interactions désastreuses entre la politique économique impériale britannique, les méthodes agricoles inadéquates et l'apparition du mildiou.. L’ implacable roman-document Famine de Liam O’Flaherty, publié en 1937,  permet de comprendre le ferment de la révolte irlandaise et les racines de l'indépendance du sud de l’Irlande. 

****** un incunable est un livre imprimé au cours du XVe siècle en Europe. Les incunables ont été produits avant que l'imprimerie - inventée par Johannes Gutenberg en 1450 - ne se répande et ne remplace les documents manuscrits des copistes.

******* Le prix d'achat d'une  commission était une caution en espèces pour bonne conduite, susceptible d'être confisquée si l'officier en question était reconnu coupable de désertion ou de faute grave

******** L'archiduc Léopold Guillaume, gouverneur des Pays-Bas, nomma Teniers peintre de la cour et lui confia la direction de sa galerie qui renfermait des œuvres des maîtres italiens et flamands. Teniers réalisa des “modeli” des principales œuvres de la collection de l'archiduc, imitant  le style particulier de chaque maître. Celles-ci furent ensuite gravées. 

Statue de Churchill par Paul Rafferty dans le parc de Blenheim

Sculpture en bronze de Paul Rafferty représentant Churchill peignant dans le parc de Blenheim

Références

  • en.wikipedia  Blenheim Palace   

  • collections.mfa.org/objects/155692/cameo-with-the-wedding-of-cupid-and-psyche-or-an-initiation 

  • rtbf.be/article/histoire-le-grand-tour-des-aristocrates-en-europe-10994454

  • carc.ox.ac.uk/carc/gems/TheMarlboroughCollection/Introduction 

  • thearchaeologist.org/blog/the-2000-year-old-sapphire-ring-is-full-of-mysteries-and-strange-things-happen-to-its-weare  

  • royalfavourites.blogspot.com/2020/07/dukes-of-marlborough.html

  • berkshirehistory.gowerweb.co.uk/bios/gschurchill_5dofm.html  

  • winstonchurchill.org/publications/finest-hour/finest-hour-187/the-seventh-duke-of-marlborough/  

  • enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/1975-as-choice-a-parcel-of-books-as-any-in-england-la-collection-de-manuscrits-harley-une-collection-fondatrice-du-british-museum.  

  • online/Charles_Spencer_1675-1722  

  • search.worldcat.org/fr/search?q=au=SunderlandCharlesSpencer

  • fr.wikisource.org/wiki/La_Crise_agricole_en_France_et_en_Angleterre 

  • archive.org/details/catalogueofcolle00marliala/page/n3/mode/2up

  • revuedynastie.fr/les-ducs-de-marlborough-une-identite-britannique/     

  • en.wikipedia.org/wiki/William_Kissam_Vanderbilt 

  • vogue.com/article/consuelo-vanderbilt-wedding-the-gilded-age

  • womenshistorynetwork.org/lily-duchess-of-marlborough-1854-1909-a-portrait-with-husbands/ 

  • hopital-foch.com/nous-connaitre/a-propos-de-lhopital-foch

  • winstonchurchill.org/publications/finest-hour/finest-hour-187/strange-glittering-beings

  • schoolfieldcountryhouse.com/the-house/2019/11/8/after-the-palace-sme-of-the-homes-lived-in-by-consuelo-vanderbilt-spencer-churchill-balsan-post-blenheim   

  • grokipedia.com/page/John_Spencer-Churchill,_10th_Duke_of_Marlborough

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